Race Across France, le grand saut

6 jours, 22 heures et quelques minutes m’auront été nécessaires pour rallier Mandelieu au Touquet à l’occasion de ma 4e participation à la Race Across France. Après m’être aligné 3 fois sur le 1100 kms, j’avais décidé cette année de franchir le pas pour aller voir ce qu’il y avait après Doussard…

Prologue

Habitué des épreuves “courtes” n’excédant pas 1000 à 1200 kms en matière de longues distances, j’avais à cœur d’aller au delà de ce qui est ma zone de confort. J’ai pourtant longuement hésité avant de me décider à m’inscrire sur ce parcours de 2600 kms craignant ne pas être à la hauteur d’un tel challenge. Mais c’est aussi cette part d’inconnue qui me motivait. Je devais en effet tout revoir par rapport à mes habitudes, qu’il s’agisse de la gestion du sommeil, de l’alimentation, de l’équipement. Je redevenais un novice moi qui suis souvent considéré comme un vieux routard des longues distances. Ma principale source d’inquiétude était le mental car il ne suffit pas de pédaler plusieurs jours de suite pour parcourir une telle distance. Tant de choses peuvent se passer que le mental ne doit pas lâcher pour faire face aux imprévus, à la fatigue, à la lassitude tout comme aux incidents et aux aléas du ciel.

Je me suis donc élancé de Mandelieu le vendredi 23 juillet à 20h37 avec comme principal objectif d’aller au bout sans viser d’objectif trop ambitieux et surtout, sans que cet objectif ne se transforme en obsession. Parcourir la distance dans un délais de 7 jours maximum me semblait être dans mes cordes.

J’avais donc soigneusement préparé une feuille de route pour atteindre les plages du Touquet au plus tard le vendredi 30 juillet avant 20h37. L’estimation la plus optimiste, sur le papier, situant mon arrivée sur les coups de midi. J’arriverai finalement à 18h45.

La traversée des Alpes

La première nuit a été magique, avec une lune magnifique illuminant les falaises des gorges du Verdon. J’ai déroulé sans problème jusqu’à la première base de vie située à Bed and Bike au pied du Ventoux. J’y ai retrouvé ma fille Coralie présente cette année dans le staff de la RAF. Petite pause pour avaler une assiette de riz et départ pour le Ventoux, premier sérieux obstacle sur la route pour le Touquet.

Je répète souvent que je n’aime pas cette ascension et je crois qu’elle me le rend bien ! En cette fin de matinée du 24 juillet, l’ambiance est lourde, le ciel couvert et un vent de sud enroule celui que l’on appelle le Géant de Provence. Je ne prends pas vraiment de plaisir et je franchis le sommet en poussant un ouf de soulagement m’engageant rapidement dans la descente où quelques rafales de vent peuvent être piégeuses. 

Commence alors la longue remontée vers le pied du Vercors. Il fait de plus en plus chaud et lourd avec un vent de sud qui assèche désagréablement. Enfin j’arrive à Die. Il est pratiquement 19 heures et alors que je repars de la fontaine de Chamaloc où j’ai fait le plein des bidons en prévision du col de Rousset, Hugues Faivre d’Arcier et Eric Leblacher me rejoignent. Nous allons progresser ensemble jusqu’à Saint Jean en Royans où le futur 3e de l’épreuve, Joachim Mendler arrive avec nous.

La nuit est bien installée et avec Hugues, nous repartons en direction de Saint Nizier du Moucherote où Laurent Boursette, mon ami du Team Cyclosportissimo nous accueille pour une première pause sommeil après pratiquement 600 kms.

Ragaillardi après avoir dormi quasiment 4 heures, il est temps de reprendre la route pour attaquer le plus gros morceau de la RAF. Chaque année, je redoute l’enchaînement Alpe d’Huez – col de Sarennes, mais à la différence des années précédentes, étant parti vendredi soir, je vais passer ces 2 difficultés dans la matinée. Et ça passe plutôt bien !

Le Galibier se profile ensuite. Là encore, ça se passe presque comme une “simple” formalité. La température est agréable, le vent faible et le soleil au rendez-vous. Un vrai plaisir. 


Au sommet, je ne perds pas de temps et m’engage dans la descente sans avoir besoin de trop me couvrir. Je ne m’arrête pas à Valloire, préférant faire une rapide pause à Saint Michel de Maurienne avant de prendre la direction du pied de l’Iseran que j’avais pour objectif de passer avant la fin de la journée. Cela semble toutefois un objectif difficile à atteindre et je revois quelque peu mon plan de marche en faisant de la base de vie chez Up Guides à Val Cenis comme le prochain cap à viser.

Contrairement aux année précédentes, pour rompre la monotonie de la très longue vallée de la Maurienne, le parcours a été modifié pour passer par Aussois. Cela vaut pratiquement un col supplémentaire mais j’apprécie vraiment cette nouveauté (merci Pascal ! ) .

Il est aux environs de 19h lorsque j’arrive chez Up Guides. Nous ne sommes pas très nombreux et je décide, une fois douché et rassasié de me poser pour dormir au moins 2 heures. Je resterai finalement allongé à peine 1 heure ne parvenant ni à trouver le sommeil ni à résister à l’appel de l’Iseran !

Je repars donc vers 23 heures pour passer l’Iseran au cœur de la nuit, tout risque d’orage étant écarté.

Cette ascension, comme toute ascension nocturne est une grand moment de ma RAF. Je me sens totalement déconnecté de toute réalité. La lune joue avec les bancs de nuage et de brume créant une ambiance quasi fantastique.

Je ne progresse pas très vite mais mon rythme est régulier. Je suis seul au monde et éprouve une sensation de bien être et de sérénité comme rarement j’ai pu en éprouver sur le vélo. A l’heure où j’écris ces lignes, il me suffit de fermer les yeux pour me retrouver dans cette ascension un peu irréelle.

J’arrive au sommet de l’Iseran sur les coups de 2 heures du matin. Je m’habille chaudement et m’engage dans la descente interminable jusqu’à Bourg Saint Maurice. Dans quelques heures, les Alpes seront déjà derrière mois mais il faut tout de même encore passer le Cormet de Roseland, les Saisies et la Colombière.

Sí les 2 premiers se passent sans souci majeur, la Colombière sera le premier passage difficile de ma RAF. Je sens le sommeil me rattraper et n’arrive pas à maintenir un tempo correct. Je me hisse à l’énergie jusqu’au Repoisoir et redoute les 6 derniers kilomètres pour atteindre le sommet. Mes craintes se confirment. Je suis dans le dur, le coup de pédale est heurté et le compteur reste sous les 10 km/h. J’essaie de me battre avec les forces qu’il me reste en pensant régulièrement au combat que mon père mène quotidiennement pour faire face à la maladie qui le ronge. Je pleure, je plis mais je ne romps pas. Je vais effectuer les 3 derniers kilomètres sans lever la tête pour ne pas voir ce sommet duquel on a l’impression de ne jamais se rapprocher. A cet instant, mon papa est plus que jamais présent dans mon esprit…

Après un long combat contre moi-même et contre la pente, j’atteins enfin le sommet de la Colombière, col au programme du parcours de l’Omomarto et il faut bien admettre qu’ici même, ce satané bonhomme qui hante les cols ne m’a pas loupé…

Malgré la fatigue, j’éprouve un certain bonheur car ma RAF va enfin bientôt commencer ! Non pas que les Alpes ne comptent pas mais j’ai régulièrement dit que je voulais voir ce qu’il y avait après Doussard, point de départ d’une nouvelle course vers l’inconnu pour moi.

A la base de vie de Doussard je refais le plein d’énergie en retrouvant notamment une nouvelle fois ma fille mais aussi Pascal et Vanessa Bride ainsi que Jean-Yves Couput, le “papa” de l’Omomarto justement. Changement rapide de tenue et après une assiette de pâtes, je repars pour Aix les Bains où j’ai prévu de passer la nuit à l’hôtel pour me remettre de la traversée des Alpes et mieux repartir pour cette deuxième partie de la RAF.

La chevauchée fantastique 

Cette nuit va être bénéfique et lorsque je repars à 5 heures du matin de Aix les Bains, je sens immédiatement que les jambes sont au rendez-vous. Je m’accorde une pause petit-jeuner après le col du Chat chez mon amie Anne-Fred. Celui-ci sera gargantuesque à l’image de l’omelette que Jonathan, son compagnon, me prépare !

Je repars gonflé à bloc, parfaitement rassasié et engage une folle remontée qui va me permettre d’entre-voir les portes du top 10. Pendant près de 30 heures, je roule avec euphorie. Rien ne semble difficile, ni les routes casses pattes du Charolais, pas plus que la pluie qui finit par me rattraper.

Je m’engage dans une nouvelle nuit au cours de laquelle je n’éprouve pas le besoin de dormir contrairement à Stélian, mon compagnon de route du moment. Au petit matin du mercredi je suis à Gien. Tout me semble être passé si vite. Le château de Chambord se profile déjà à l’horizon. Je le passerai en compagnie de Romain Debroucke avec qui je poursuis ma route jusqu’aux portes de Blois.

Le trou noir

Plus de 1700 kms ont été effectués et c’est là que le cours de ma RAF va changer radicalement. Porté par l’euphorie dans laquelle je suis depuis plus de 30 heures, je laisse de côté ma feuille de route et continue à progresser alors que les premiers signes de fatigue commencent à se faire ressentir.

Ma progression devient plus heurtée et je sens que je commence à manquer de lucidité. Je n’ai plus vraiment d’objectif à cours termes. Je sais qu’il faut pourtant que je trouve un point de chute pour refaire un cycle de sommeil mais je continue à avancer de manière désordonnée, faisant parfois demi-tour pour aller voir si ce qui me semblait être un endroit adapté pour dormir l’était vraiment…

Je commence à gamberger sérieusement et éprouve le sentiment d’être pris dans un engrenage dont je ne sais comment sortir. Le mental est sur le point de me lâcher. Je ne sais plus vraiment pourquoi je continue à pédaler, des idées noires me traversent l’esprit, je suis en colère contre moi-même, contre cette chaleur qui m’écrase, contre les automobilistes, contre ces villages sans vie. Bref, je suis en passe de tomber au fond du trou.

C’est aux environs de 19h, alors que je suis dans le village de Vaar, que je décide d’appeler Delphine pour lui dire que je vais sans doute en rester là. C’est ma fille qui décroche et qui me crie “ah non, tu ne t’arrêtes pas !”. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque pourtant.

C’est à ma fille et à ma femme que je vais devoir mon salut. Elles m’indiquent en effet qu’il y a un hôtel dans le village où je me trouve et me poussent à aller demander si une chambre est disponible pour au moins passer la nuit. Bingo ! Le réceptionniste me trouve une chambre. Ma RAF est en sursis.

Je me douche, refais le point sur la situation et descends dîner pour reprendre des forces. Progressivement, une nouvelle dynamique se dessine. Une bonne nuit d’au moins 6 heures devrait me permettre de repartir tout en gardant comme objectif de terminer en moins de 7 jours.

Un nouveau départ 

Jeudi 29 juillet, à 4h30 mon téléphone me réveille. Je sors péniblement du lit en ayant l’impression d’être raide comme un poteau. Je me prépare mécaniquement, rallume mes lampes et me voilà reparti avec comme premier objectif le Mont Saint Michel.

La mise en route est un peu laborieuse mais progressivement, alors que le jour commence doucement à se lever je retrouve des sensations meilleures et surtout, une envie d’aller de l’avant sans commune mesure avec le trou noir que j’ai connu la veille. Je me concentre sur le seul et unique objectif qui est d’arriver au Touquet où Coralie et Delphine ont prévu de me retrouver.

Les kilomètres s’enchaînent et me voici à Fougères. Le Mont Saint Michel n’est plus très loin et avec lui, le cap des 2000 kms sera passé. C’est toute la démesure de ce genre d’épreuve mais le fait de me dire qu’il reste moins de 500 kms me redonne de l’énergie !

Le Mont Saint Michel passé, j’entame la dernière ligne droite de l’épreuve. Je suis à nouveau sur un bon rythme, j’ai retrouvé le plaisir de pédaler et rien ne peut désormais plus m’arrêter. En fin d’après midi j’ai le plaisir de partager quelques kilomètres en compagnie de Alain Laumaillé du Team Cyclosportissimo venu à ma rencontre en tant que local de l’étape puis je poursuis ma route et retrouve Sébastien Saint Jalm et Victor Leblond avec lesquels nous faisons une pause Mc Do avant d’entamer la dernière nuit de cette RAF 2021.

Avec Sébastien, nous décidons de dormir à Omaha Beach où la terrasse d’un café nous apportera le minimum de confort. La pause sera courte, 1h30 tout au plus mais suffisante pour repartir vers l’avant en direction de Pégasus Bridge puis de Deauville que nous atteignons au petit matin.

A Honfleur, avant de nous engager sur le pont de Normandie, nous nous accordons une petite pause déjeuner à la terrasse d’un café que la pluie va cependant abréger. Il est alors temps de s’engager sur le Pont de Normandie balayé par un violent vent qui vient de la droite et rend la descente particulièrement stressante et impressionnante.

Il ne reste plus qu’à aller chercher les dernières bosses du Boulonnais et l’on pourra alors enfin entrer dans les 100 derniers kilomètres. Bien que casse-pattes, j’apprécie cette traversée du Boulonnais et ce relief tout en douceur. Les bosses ne sont pas très longues, tout au plus 3 kms et sans excès en termes de pourcentage. Je retrouve Sébastien dans l’avant dernière côte et nous allons effectuer les derniers kilomètres ensemble. Face à un vent particulièrement féroce et soufflant lattéralement, je le laisse néanmoins filer à l’approche du Touquet pour terminer quasiment en roue libre.

La course défile depuis le début, je repasse par diverses émotions et les larmes coulent sur mes joues. 10, puis 5 et enfin un dernier kilomètre me sépare de l’arrivée. J’ai du mal à réaliser ce qu’il m’arrive lorsque je tombe dans les bras de Delphine. C’est à la fois si long et si court.

Il est 18h45 et l’objectif de mettre moins de 7 jours est atteint malgré mon trou d’air du mercredi. Un bonheur immense m’envahit progressivement. Cette folle aventure est à présent terminée et j’ai l’impression qu’elle n’aura durée que 3 jours. Le premier pour traverser les Alpes, le second pour rallier Blois et effectuer une incroyable remontée au classement puis un troisième jour pour gérer la fin de parcours en remettant les pieds sur terre.

Remerciements 

Je dois la réussite de mon objectif à Delphine et Coralie bien évidemment car elles m’ont tiré d’affaire lorsque je m’enfonçais et parce qu’elles m’ont permis préparer cet objectif comme je le souhaitais. Trouver le bon équilibre entre une pratique sportive qui demande beaucoup de temps et la vie de famille est essentiel et je tiens à le préserver.

La réussite d’un tel objectif est également liée aux multiples soutiens et encouragements que j’ai eu tout au long de ma progression. Je garde précieusement le souvenir de ces petits mots et toutes ces marques d’attention.

Enfin, je ne peux conclure sans remercier une fois encore la marque Origine dont je suis ambassadeur pour la confiance qu’il m’accorde. Pour la 4e fois, j’ai pris le départ de la RAF avec un vélo Origine en ayant une confiance absolue. Pour cette édition 2021, je disposais d’un GTR Evo équipé de roues Prymalh montées avec un moyeu dynamo Son Deluxe. Le comportement de l’ensemble a été exemplaire et parfaitement adapté à mon profil de cycliste. 

Un mot également pour saluer la marque Ozio dont les cuissards Gran Fondo se sont une encore révélés être d’un confort exceptionnel sur une telle distance.

Pour finir, je voudrai dédier cette RAF à 2 personnes. A mon papa tout d’abord. Il a été omniprésent tout au long de ma progression et a été ma force. A Dominique Bard ensuite dont j’admire la force et le courage et qui m’a en outre tiré d’affaire la veille du départ pour régler un étrier récalcitrant. 

Reste maintenant à savourer tout ceci et à commencer à envisager de nouvelles aventures…

Je rappelle par ailleurs que ma participation à la RAF servait d’appui à une collecte en faveur de l’association A Chacun son Everest. Le 18 août, j’irai passer une journée avec les enfants que cette association accompagne après avoir vaincu l’épreuve de la maladie et je compte sur votre générosité pour leur remettre à cette occasion une belle collecte. Merci d’avance pour eux.

Pour faire un don

https://www.helloasso.com/associations/a-chacun-son-everest/collectes/patrick-a-la-race-across-france

Ma RAF en chiffres

  • 116 heures de pédalage
  • 50 heures d’arrêt (dont 16 heures d’arrêts hôtel)
  • 166 heures au total (6 jours et 22 heures)
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