Carnet de route – Chapitre 3

Quand le soleil ne se couche jamais

Cette fois, il n’y a plus de retour en arrière.

Quelques minutes plus tôt, nous étions encore attablés dans le restaurant panoramique du Cap Nord. Désormais, nous sommes tous regroupés au pied du Globe métallique. Les derniers regards se croisent, quelques sourires, quelques visages fermés. Chacun s’apprête à vivre sa propre aventure.

Le ciel est couvert, quelques fines averses balayent les falaises et la température dépasse à peine les dix degrés. Puis vient le compte à rebours, quelques applaudissements et enfin, le premier coup de pédale !

Au moment de quitter le Cap Nord, Benoît et moi nous tapons dans la main, « C’est parti, binôme ! » et nous éclatons de rire et je ressens un immense soulagement.

Pendant des mois, j’avais imaginé cet instant. Je pensais que je serais impressionné, peut-être même un peu inquiet mais il n’en est rien. La sérénité est toujours là, plus présente que jamais comme si depuis notre arrivée en Norvège je ne mesurais pas la distance qui nous sépare de la France.

Nous tournons définitivement le dos au Cap Nord et je comprends alors que ce lieu si mythique ne sera finalement qu’un souvenir fugace. Nous n’y aurons passé que quelques heures. Pourtant, je sais déjà qu’il restera gravé en moi pour toujours.

Les premiers kilomètres réclament un peu d’adaptation. La route ne fait aucun cadeau. Les descentes sont immédiatement suivies de belles montées, parfois avec de sérieux pourcentages. Chacun cherche naturellement son rythme. Nous dépassons certains concurrents, d’autres nous dépassent à leur tour. Personne ne cherche à se mesurer aux autres. Très vite, la route longe l’océan.

Le spectacle est saisissant. Le ciel change sans cesse de couleur. Au loin, nous distinguons les rideaux de pluie qui balaient les montagnes. Étrangement, les averses semblent toujours nous éviter. La route est souvent mouillée, les sommets disparaissent parfois dans les nuages, mais nous continuons à rouler sous une lumière presque irréelle.

Le premier temps fort est la traversée du fameux tunnel creusé sous un fjord que nous avons emprunté pour nous rendre au départ. Un tunnel qui plonge à plus de 200 m sous la mer tel un V. Trois kilomètres de descente à 10% et bien entendu, les 3 kilomètres suivant à 10% pour ressortir des entrailles de la terre ! C’est vraiment impressionnant, surtout lorsque des véhicules entrent à leur tour dans ce boyau souterrain, on a presque l’impression que l’on va être survolé par un avion de chasse !

Au fur et à mesure de notre progression le soleil s’impose et la température augmente nous amenant à faire un premier arrêt pour enlever une couche de vêtement, premiers gestes qui deviendront bientôt une routine.

Au fil des kilomètres, les paysages changent, les fjords laissent place à d’immenses plateaux où l’horizon semble ne jamais finir. Puis nous entamons la descente vers Alta, une ville qui me semble déjà familière après les 48 heures que nous y avons passés. J’en souris. Je suis à près de cinq mille kilomètres de chez moi… et j’ai pourtant l’impression de repasser dans une ville que je connais.

Comme d’autres concurrents, on profite du passage à Alta pour faire une pause ravitaillement sous un soleil presque chaud. Une courte et douce pause avant que tout ne change. Après Alta, la route s’engouffre dans une vallée immense avec des falaises impressionnantes. Le vent se lève et les premières gouttes tombent puis la pluie s’installe véritablement.

Pendant des dizaines de kilomètres, nous roulons face au vent, dans un décor grandiose où il n’y a presque aucune trace de vie, ni village, ni maison, seulement cette route qui semble sans fin. Puis apparaît un panneau avec 2 noms de localité dont les distances sont de 69 et 89 kms ! Il va falloir apprendre à considérer ces distances comme parfaitement normales…

Quelques kilomètres plus loin, un petit groupe de maisons rompt enfin cette impression de solitude. Une discrète pancarte attire immédiatement notre regard, « Kafé« . Je repense aussitôt aux conseils de notre ami Alain Bellagamba. Quelques semaines auparavant, lors de notre dernier week-end de préparation en Ubaye, il nous avait lancé avec son enthousiasme habituel :

« Ne les ratez surtout pas ! Après… il n’y a plus rien pendant très longtemps ! »

Il avait raison. On décide donc de faire une petite halte. Nous poussons la porte, nous sommes trempés et à l’intérieur, une atmosphère chaleureuse nous enveloppe immédiatement. Il est difficile de savoir si nous entrons dans un café, dans une maison ou dans un mélange des deux. Peu importe. Quelques boissons chaudes, quelques minutes à l’abri puis il faut déjà repartir.

La pluie n’a pas cessé et va nous accompagner jusqu’au terme de cette première journée. En fin d’après-midi, après 354 kilomètres, nous atteignons Kautokeino, notre première étape où nous trouvons rapidement un hôtel.

La douche est un bonheur indescriptible ! Mais pas le temps de trop traîner, il faut laver nos tenues, manger et se coucher pour une nuit étrange et très courte. A peine quatre petites heures de sommeil, à peine le temps de fermer les yeux de 18h à 22h…

Un jour sans fin

Lorsque le réveil sonne un peu après vingt-deux heures, la pluie a cessé. Le ciel reste pourtant lourd, chargé de nuages menaçants. Nous remontons sur nos vélos avec la sensation étrange de repartir au milieu d’une soirée qui ne finira jamais.

Notre prochaine étape est déjà en ligne de mire : Rovaniemi. Mais avant cela, il nous reste un rendez-vous symbolique : la première frontière de notre voyage.

À peine quatre-vingts kilomètres plus loin, nous quittons la Norvège pour entrer en Finlande. Cette frontière est presque anodine, une simple ligne sur une carte. Pourtant, il marque un véritable changement.

Comme si le ciel avait décidé de nous rappeler que rien n’est jamais acquis. La pluie revient et s’installe durablement. Elle nous accompagnera pendant de longues heures, sans jamais vraiment faiblir.

Cette nuit-là restera l’un de mes souvenirs les plus étranges. Il est trois heures du matin et pourtant, il fait toujours jour. J’ai longtemps la sensation que la nuit va finir par tomber mais elle ne viendra jamais. La lumière est douce, presque irréelle, mais suffisante pour que nous roulions sans jamais avoir besoin d’allumer nos éclairages.

La route est totalement déserte, pendant des dizaines de kilomètres, nous ne croisons aucun véhicule, nos seuls compagnons sont les rennes.

Ils apparaissent au milieu de la chaussée. Lorsqu’ils nous aperçoivent, ils ne s’enfuient pas comme le feraient des chevreuils chez nous. Ils se mettent à courir devant nos vélos, comme s’ils hésitaient à nous laisser le passage. La scène nous amuse autant qu’elle nous étonne.

Malgré la pluie, nous avançons bien. Dans le premier village que nous traversons, nous cherchons sans grande conviction un endroit où nous restaurer. Il est trois heures du matin. Même ici, où le soleil ne se couche jamais, la vie dort encore.

Nous poursuivons notre route. Un peu plus loin, c’est sous le porche d’une petite église que nous faisons une courte pause avant de repartir. La pluie redouble.

Quelques kilomètres plus loin, une station-service apparaît enfin et nous accélérons presque instinctivement. Hélas, fermée. Nouvelle déception. Nous repartons. La pluie commence à avoir raison de nos vestes et nous nous mettons en quête de trouver le moindre abri où nous pourrions nous poser le temps de laisser passer les plus fortes averses qui sont censées s’atténuer en début de matinée alors que nous avons l’impression d’être en début d’après midi ayant roulé toute la nuit… de jour !

Puis, au bord de la route, apparaît une petite construction en bois à la silhouette étonnante. Un kota. En Scandinavie, ces abris sont partout. Inspirés des habitations traditionnelles du peuple sami, ils offrent aux voyageurs un refuge contre les intempéries. Au centre, un vaste foyer permet d’allumer un feu. Tout autour, de simples bancs invitent à faire une pause avant de reprendre la route.

Nous n’hésitons pas une seconde. Nous poussons la porte et nous déposons nos vélos à l’intérieur. Nos vestes dégoulinent encore. Le foyer est éteint, quelques bûches attendent le prochain visiteur, mais peu importe. Nous n’avons pas besoin de chaleur. Nous avons surtout besoin de souffler. Pendant quelques minutes, nous restons là, allongés sur les bancs de bois, enroulés dans des bouts de couverture de survie après avoir quitté nos vêtement trempés.

Ce premier moment difficile nous rappelle que, malgré toute la préparation, nous ne maîtriserons jamais les éléments.

Au bout de quelques minutes, comme prévu par le radar météo, la pluie commence à diminuer d’intensité. Il est alors temps de se rhabiller pour reprendre la route. L’aventure continue !

Puis, au détour d’un carrefour, un panneau attire immédiatement notre regard : Rovaniemi : 200 km. Notre destination est encore loin, très loin ! Mais, dans ce contexte, elle semble presque à portée de roues.

Peu à peu, la pluie finit par s’estomper totalement, le jour avance, ou plutôt… la nuit devient un nouveau jour, sans que l’on ne puisse réellement dire quand l’un a remplacé l’autre.

Nous roulons désormais au milieu d’immenses forêts. La route reste incroyablement vide, puis surgit un petit groupe de maisons et au milieu, un bâtiment plus imposant, un hôtel. Avec Benoît nous échangeons un regard et nous faisons aussitôt demi-tour ! Ce n’était pas un mirage.

Lorsque nous demandons s’il est possible de prendre un petit-déjeuner, la réponse est immédiate et quelques instants plus tard, nous nous retrouvons devant un buffet dont nous profitons avec un enthousiasme difficile à décrire. Après cette longue nuit humide, ce repas a des allures de festin.

Nous repartons rassasiés, réchauffés et presque au même moment, le soleil finit par reprendre définitivement le dessus.

Le reste de la journée se déroule sous un ciel lumineux.

À Levi, l’animation de cette célèbre station touristique rompt soudain avec la solitude dans laquelle nous évoluons depuis près de deux jours. La circulation, les commerces redonnent, l’espace de quelques kilomètres, un parfum de civilisation.

Puis la forêt reprend ses droits. Les longues lignes droites défilent jusqu’à Puolanka, avant que Rovaniemi ne se rapproche enfin.

Je m’étais imaginé découvrir une modeste bourgade construite autour du célèbre village du Père Noël. C’est tout l’inverse. Rovaniemi est une véritable ville, bien plus importante que je ne l’avais imaginé.

A notre arrivée, le programme est désormais bien rodé : manger, trouver un hébergement, faire la petite lessive du jour, à peine quatre heures de sommeil et déjà, l’heure de repartir.

Sans vraiment nous en rendre compte, nous venions d’adopter une nouvelle façon de vivre.

A suivre…

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