Carnet de route – Chapitre 4

Trouver son rythme

À mesure que nous traversons la Scandinavie en direction du sud, quelque chose change, nous sommes désormais pleinement dans l’itinérance. En quelques jours seulement, une nouvelle routine s’est installée. Chaque journée se ressemble, sans jamais être monotone. Quinze à seize heures de vélo, parfois plus, quatre heures de sommeil, parfois moins, quelques repas pris là où nous les trouvons puis le rituel immuable trouver un hébergement, laver les vêtements de la journée, les faire sécher comme on peut, programmer le réveil… et repartir. L’ultra-distance n’a rien de très extraordinaire lorsqu’on la vit de l’intérieur ! Elle devient simplement un mode de vie.

Les longues lignes droites finlandaises s’enchaînent. Elles pourraient sembler monotones à première vue, mais elles ne le sont jamais. Elles ondulent sans cesse au milieu d’immenses forêts, bordées de lacs qui apparaissent au détour d’un virage avant de disparaître aussi vite qu’ils sont venus. Les moustiques sont omniprésents, les rennes deviennent des compagnons de route et ils continuent à nous faire sourire quand on les retrouvent au milieu de la route, fidèles à leurs habitudes, préférant courir avec maladresse devant nous plutôt que de s’écarter sur le bas-côté, comme s’ils nous ouvraient le chemin.

Au fil des jours, nous retrouvons parfois quelques concurrents. Les écarts se creusent ou se réduisent au gré des pauses, des ravitaillements ou des nuits plus ou moins longues. On dépasse certains, ils nous rejoignent quelques heures plus tard, puis chacun reprend son rythme. Parmi eux, il y a April. Première féminine de l’épreuve, elle impressionne autant par sa discrétion que par sa régularité. Nous faisons plusieurs bouts de route ensemble, échangeons quelques mots, puis chacun repart à son allure. Quelques heures plus tard, ou parfois le lendemain, nos chemins se croisent de nouveau. Il n’y a ni compétition ni stratégie. Simplement des cyclistes qui avancent dans la même direction, chacun porté par son propre objectif.

Peu à peu, nous apprenons à penser autrement. Nos journées ne s’organisent plus autour des kilomètres, mais autour des ravitaillements et des hébergements. En Scandinavie, les villages sont séparés de plusieurs dizaines de kilomètres et les stations-service deviennent des repères précieux. Une erreur d’anticipation peut rapidement compliquer la fin d’une journée déjà longue.

C’est précisément ce qui nous arrive lors de notre quatrième étape. Comme nous l’avions envisagé avant le départ, nous devions faire chaque jour en fin d’après-midi un point sur notre avancée afin de décider où passer la nuit. Ce jour-là, nous repoussons cette décision. À tort.

Lorsque nous atteignons la ville où nous pensions nous arrêter, la réalité nous rattrape brutalement. Il n’y a tout simplement pas d’hôtel et le seul restaurant encore ouvert vient de fermer sa cuisine quelques minutes avant notre arrivée et ne nous propose pas grand chose à manger. Nous réussissons heureusement à acheter de quoi manger dans un supermarché qui ferme ses portes à son tour mais il nous reste un problème à régler : où dormir ?

La ville suivante se trouve à près de vingt-cinq kilomètres, plusieurs hôtels y sont disponibles mais il nous faut quitter la trace officielle et effectuer près de dix kilomètres supplémentaires pour les rejoindre. Nous n’avons pas vraiment le choix et nous repartons.

Arrivés enfin à l’hôtel, après une journée de plus de 18 heures, la routine reprend exactement comme les jours précédents mais, cette fois, la fatigue laisse aussi apparaître les premières tensions.

Je ne cache pas mon agacement. Je regrette que nous n’ayons pas respecté l’organisation que nous nous étions fixée. Quelques minutes d’anticipation auraient probablement évité cette fin de journée inutilement compliquée.

Une première alerte mais comme souvent, la nuit, même très courte !, fait son œuvre. Trois petites heures de sommeil suffisent à remettre les choses en perspective et au réveil, notre objectif est simple : rallier Helsinki et prendre le dernier ferry à 22h30 pour rejoindre Tallinn au terme d’une 5e journée et après plus de 1700 kms parcourus depuis le départ.

Les kilomètres défilent. Progressivement, les paysages changent une nouvelle fois et une sensation étrange s’empare de moi. J’ai en effet le sentiment de quitter le Grand Nord. Les températures dépassent désormais les vingt degrés. Les immenses lacs paraissent moins sauvages. Les campings se multiplient. Des plages aménagées apparaissent sur leurs rives. La circulation devient plus dense et par moments, l’atmosphère semble méridionale ! Le contraste est saisissant.

Puis Helsinki se rapproche et nous commençons à emprunter des pistes cyclables parfaitement aménagées. Pendant près de quarante kilomètres, elles nous conduisent jusqu’au cœur d’Helsinki où le changement va être brutal.

Après cinq jours passés au milieu des forêts, des lacs et des routes presque désertes, nous retrouvons soudain le bruit, les voitures, les feux de circulation, les terrasses animées et la foule d’une capitale européenne. Je réalise alors à quel point la Scandinavie nous avait peu à peu enveloppés de son silence.

On s’engage dans un véritable contre la montre urbain pour aller pointer au pied de la cathédrale de Helsinki dominant la place du Sénat avec sa magnifique architecture néoclassique blanche. Cette cathédrale est l’un des symboles emblématiques de la ville. Mais nous n’avons pas vraiment le temps de nous attarder car le temps commence à être compté si l’on veut avoir le dernier ferry comme prévu. Cette traversée express de Helsinki me donne néanmoins une seule envie : y revenir et prendre le temps de visiter et de flâner dans cette petite métropole nordique, qui est aussi la capitale du pays soi-disant le plus heureux du monde !

Une fois notre selfie pris, nous repartons en direction du port pour embarquer dans le dernier ferry avec lequel nous laissons la Scandinavie dernière nous après plus de 1700 kilomètres depuis le Cap Nord.

Rendez-vous à Tallinn, où la suite de l’aventure nous attend…