Carnet de route – chapitre 1

Le jour où tout a commencé

Septembre 2025, le téléphone sonne. À l’autre bout du fil, mon collègue du Team Cyclosportissimo, Benoît. On échange quelques mots puis rapidement, il me fait part de l’objet de son appel : participer à la NorthCape – Tarifa et relier le Cap Nord à Nice en quinze jours en duo. Je ne me souviens plus exactement des mots employés, mais je me souviens parfaitement de ce que j’ai ressenti. En quelques secondes, mon imagination s’emballe.

Le Cap Nord… Ce nom m’a toujours fasciné. Bien plus qu’un point sur une carte, il représente quelque chose de symbolique et captivant, le bout du continent européen avec ce globe métallique au dessus de la falaise dominant l’océan Arctique que tant de voyageurs rêvent de découvrir un jour. Jusqu’alors, ce lieu appartenait pour moi à la catégorie des rêves inaccessibles, de ceux que l’on admire de loin sans vraiment imaginer pouvoir les vivre. Et pourtant, à cet instant, quelque chose bascule.

Le plus étrange, c’est que la distance ne m’effraie pas. Plus de cinq mille kilomètres à parcourir, quinze jours de vélo, des centaines d’heures d’effort… Sur le papier, tout cela paraît démesuré. Mais je n’y vois pas un obstacle. Ce n’est ni de la prétention, ni de l’inconscience. C’est un sentiment difficile à expliquer. Comme si le sens du projet prenait le dessus sur les chiffres.

Depuis plusieurs années, je pensais avoir trouvé mon équilibre dans l’ultra-distance en prenant du plaisir sur des formats allant jusqu’à 1200 km et après ma participation à la Race Across France en 2021, je répétais régulièrement que finalement, 2 600 kilomètres, c’était trop pour moi. Non pas parce que je doutais de pouvoir aller au bout, mais parce que j’avais le sentiment qu’au-delà de quatre ou cinq jours de vélo, quelque chose s’émoussait. J’avais souvent cette formule un peu provocatrice : « Au bout d’un moment, je finis presque par m’ennuyer sur le vélo. »

Pour moi, les aventures les plus intenses étaient celles qui tenaient en quelques jours, où chaque heure comptait, où le rythme restait soutenu. Je n’éprouvais aucun attrait particulier pour les distances « extrêmes ». C’est peut-être ce qui rend l’appel de Benoît encore plus surprenant.

Mais très vite, je comprends que ce qui m’attire dépasse largement le cadre de l’épreuve et de la distance. La NorthCape-Tarifa n’est finalement qu’un formidable prétexte. Ce qui me fait vibrer, ce n’est pas tant de prendre le départ d’une épreuve officielle que de relier deux lieux profondément symboliques : le Cap Nord et la Méditerranée. D’un côté, les falaises battues par les vents de l’océan Arctique ; de l’autre, la lumière du sud. Entre les deux, un continent entier à traverser du nord au sud.

Sans en avoir encore pleinement conscience, mon véritable projet vient de naître. Il ne s’appelle pas NorthCape-Tarifa. Il s’appelle simplement Cap Nord – Nice.

Il me reste malgré tout une étape importante à franchir avant de pouvoir me projeter complément vers cet objectif. En décembre, je subis l’ablation du clou gamma que j’ai dans dans le fémur gauche depuis ma chute sur le BikingMan Aura en 2022. Cette intervention marque la fin d’un chapitre. Trois ans après cet accident qui avait profondément marqué mon parcours de cycliste, j’ai enfin le sentiment de tourner définitivement la page.

Le mois de convalescence qui suit m’éloigne du vélo. Contre toute attente, cette pause me fait du bien. Elle permet au corps de récupérer complètement, mais aussi à l’esprit de laisser mûrir ce nouveau projet. Lorsque je reprends enfin l’entraînement au début de l’année 2026, une seule date est désormais gravée dans mon calendrier : le 20 juin.

L’hiver se déroule alors dans un décor immuable. Les épisodes de La Casa de Papel défilent pendant que j’accumule des kilomètres sur home traîner. C’est mon huis clos, je construis patiemment les fondations d’une aventure qui me semble chaque semaine un peu plus réelle. Je passe des heures à étudier le parcours à me projeter sur ces routes qui me sont totalement inconnues.

Puis vient le temps des premières sorties à l’extérieur. Les stages à Boulouris puis en Espagne permettent de retrouver progressivement des sensations. Les journées s’allongent, les distances aussi. Avec Benoît, nous commençons à rouler ensemble à discuter du matériel, à affiner notre organisation et à nous projeter un peu plus vers ce rendez-vous fixé quelques mois plus tôt. Nous devons surtout apprendre à former un duo qui va devoir ne faire qu’un pendant 15 jours.

Benoît est membre du Team Cyclosportissimo. Nos premières rencontres remontent à nos participations au Défi des Fondus de l’Ubaye.

Son expérience parle d’elle-même. Vainqueur du BikingMan Portugal en 2021, finisher de nombreuses épreuves de la série BikingMan, cinq fois Chevalier des 7 Majeurs, il vient également de boucler en 2025 la Three Peaks Bike Race entre Vienne… et Nice, déjà !

Malgré cette passion commune pour l’aventure, nous n’avions encore jamais partagé un projet d’une telle ampleur. Nous avions roulé ensemble, échangé sur nos expériences, suivi nos aventures respectives, mais jamais nous ne nous étions retrouvés côte à côte sur une ligne de départ avec un objectif commun. Lorsque Benoît me propose de relier le Cap Nord à Nice, je sais que ce défi ne sera pas seulement une aventure sportive. Ce sera aussi une aventure humaine à construire et à partager à deux.

Nous partageons le goût du défi, de l’ultra-distance et de l’aventure. Cela nous semblait constituer une base suffisamment solide pour imaginer relever ensemble un tel challenge que celui dans lequel nous avons pris la décision de nous engager.

Nous sous-estimions peut-être encore ce que signifie réellement former un duo pendant quinze jours.

Un duo n’est pas simplement l’addition de deux cyclistes expérimentés, de deux volontés ou de deux projets personnels. Sur une aventure aussi longue, il doit presque devenir une seule entité. Il faut parvenir à accorder les rythmes, les besoins de repos, les manières de gérer la fatigue, les priorités, les silences et les décisions. Il ne suffit pas d’être capable de rouler ensemble quelques heures ou quelques jours. Il faut construire une forme de symbiose suffisamment forte pour résister à la répétition des efforts, au manque de sommeil, aux imprévus et aux moments de fragilité.

Cela suppose parfois de ralentir lorsque l’on se sent capable d’accélérer, d’avancer lorsque l’on préférerait s’arrêter, mais aussi de comprendre ce que l’autre ne formule pas toujours. Chacun doit trouver sa place sans imposer sa propre manière de vivre l’aventure.

Nous avions l’expérience, l’envie et une réelle estime l’un pour l’autre. Mais cette harmonie particulière ne se décrète pas. Elle se construit sur la route, jour après jour, et seules les circonstances permettent de savoir si deux individualités peuvent durablement se fondre dans un même projet. À ce moment-là, nous étions persuadés de partir à deux. Nous ne savions pas encore qu’il nous faudrait apprendre à ne faire qu’un.

Avec le recul, je réalise que ma préparation n’a pas été uniquement physique. Pendant des mois, je me suis projeté sur cette route. À force d’étudier les cartes, de regarder les paysages, de préparer chaque étape, je voyageais déjà mentalement. Je connaissais les fjords sans les avoir vus, les longues lignes droites de Finlande sans les avoir parcourues, les routes des pays baltes sans y avoir encore posé une roue.

Cette sensation est difficile à expliquer. J’avais presque l’impression de reconnaître des lieux que je découvrais pourtant pour la première fois. Comme si mon esprit les avait déjà parcourus.

Je suis persuadé aujourd’hui que c’est là que s’est construite la sérénité qui m’a accompagné pendant toute cette aventure. Je n’ai jamais douté devant l’ampleur du défi car je n’ai jamais laissé la distance occuper mes pensées. Mon regard était constamment tourné vers la destination. Je ne voyais que deux images : le Cap Nord d’où j’allais partir et Nice que je voulais rejoindre. Entre les deux, il n’y avait pas 5 000 kilomètres. Il y avait simplement un chemin à parcourir.

A suivre…