Revenir au port
Me voici désormais en Allemagne. Le ciel menaçant qui m’avait accompagné lors de mes derniers kilomètres en Pologne finit par laisser place au soleil. Cette journée est longue, comme toutes les précédentes, mais je continue d’avancer avec cette dynamique retrouvée depuis que je roule seul. Nous sommes déjà mercredi. J’avoue parfois avoir un peu du mal à savoir précisément le jour que l’on est !
La fin de journée approche et il est temps de retrouver cette routine qui rythme chacune de mes journées depuis plus de 10 jours : trouver un hébergement, manger, dormir. Mon point de chute sera Colditz, dominée par un imposant château gothique qui pendant la seconde guerre mondiale servit de camp de prisonniers réservé aux officiers alliés lui valant le nom de « forteresse d’Hitler », du nom du livre du journaliste et historien britannique Ben Macintyre.


Cette ville semble bâti en V de part et d’autre d’une rivière et quelque chose me dit qu’une surprise m’y attend…
Dans la partie basse, j’ai repéré une pizzeria mais il faut patienter une trentaine de minutes avant que ma commande soit prête. Mon hébergement étant situé à environ un kilomètre, je décide de m’y rendre pour prendre un peu d’avance. L’intuition que j’avais se confirme rapidement : pour rejoindre la pension dans laquelle j’ai réservé une chambre, il me faut grimper une côte à plus de 11% ! la surprise est bien au rendez-vous.
Je grimpe donc une première fois, dépose mes sacoches puis redescends manger ma pizza avant de remonter une seconde fois. Après une énième journée à plus de 300 kms, je ne suis plus à quelques pourcentages près mais je me serai malgré tout volontiers passé de ce petit supplément !
Avant de m’endormir, je consulte une dernière fois la météo. Depuis trois jours, les prévisions annonçaient de la pluie pour la journée de jeudi et cette fois, il n’y a plus vraiment de doute. Je prépare donc tout mon équipement en conséquence pour lendemain puis je m’endors rapidement.
À quatre heures du matin, quelques gouttes frappent déjà les fenêtres. Rien de bien méchant encore et quand je m’apprête à partir, équipé de la tête aux pieds, en mode « insubmersible », le ciel annonce clairement la couleur : sombre !

Mentalement, je m’étais préparé à cette journée et lorsque la pluie s’installe de manière continue et s’intensifie, cela ne m’affecte pas vraiment. Je savais qu’elle serait là et lorsqu’on est prêt à accepter quelque chose que l’on ne peut pas maîtriser, c’est beaucoup plus facile de le supporter.
Je progresse donc plutôt bien, m’accordant une petite pause dans un boulangerie au moment où la pluie redouble puis je repars jusqu’à ce qu’une route barrée vienne perturber le scénario d’une journée qui semblait écrit d’avance. Des travaux m’obligent à emprunter une déviation et je reprends ma route en suivant les panneaux ainsi que mon GPS sans m’apercevoir qu’il vient de modifier ma trace beaucoup plus que les quelques kilomètres nécessaires pour contourner les travaux.


Les côtes commencent à s’enchaîner et pas n’importe lesquelles. De vrais murs qui me rappellent ceux qui ponctuent le parcours de Liège Bastogne Liège ! Je peste intérieurement en demandant pourquoi Éric m’a tracé un parcours pareil !
Quelques instants plus tard c’est justement lui qui m’appelle. Depuis chez lui, il observe mon tracker et vient de constater que je m’éloigne inexorablement de la trace qu’il m’a préparée. Je suis surpris car je suis bien la trace de mon GPS.
Il comprend alors immédiatement. En prenant la déviation, mon compteur en mode recalcul d’itinéraire a construit une nouvelle trace. Me voilà donc quelque part en Allemagne, sous la pluie, à suivre consciencieusement une route qui n’est plus la mienne.
Heureusement, Eric va me tirer d’affaire en me faisant parvenir une nouvelle trace pour récupérer celle que je n’aurai pas dû quitter. Mais les routes barrées se multiplient et chaque solution nécessite une nouvelle adaptation.
Les heures passent, les kilomètres aussi mais pas forcément dans la bonne direction et lorsque je retrouve enfin la trace initiale préparée par Éric, il est près de seize heures. J’ai perdu énormément de temps mais la pluie ayant cessé depuis le début de l’après-midi je me mets à espérer pouvoir prolonger cette journée suffisamment longtemps pour atteindre mon point d’étape. Hélas, vers dix-sept heures, le ciel se déchire une nouvelle fois et une averse brutale s’abât. En quelques minutes, je suis trempé mais heureusement, je suis sur le point d’atteindre une petite localité. Je m’abrite devant un supermarché et je fais le point. Il est bientôt dix-huit heures et il me reste environ cent vingt kilomètres pour rejoindre l’endroit où j’avais prévu de dormir. Cinq heures de vélo au minimum, peut-être davantage selon les aléas et les arrêts. Je pourrais manger rapidement et repartir pour rouler jusqu’à vingt-trois heures et espérer « sauver » le programme prévu. Mais je commence à connaître le prix de ce genre de décision.
Machinalement, je sors mon téléphone et je regarde les hébergements autour de moi. À moins de cinq cents mètres se trouve un hôtel qui a des chambres disponibles. Je n’hésite presque pas, ma journée s’arrêtera donc ici.
Je fais quelques courses pour le soir et pour le lendemain puis rejoins cet hôtel. Je découvre un confort auquel je ne m’attendais pas.
La chambre est superbe, spacieuse tout comme la salle de bain dont la douche à l’italienne est tellement grande que mon vélo finit par y entrer lui aussi pour bénéficier d’un petit lavage express ! Jamais cela ne m’étais encore arrivé !
À vingt heures, tout est prêt, mes vêtements sont lavés, ma tenue du lendemain m’attend, mes sacoches sont prêtes et le réveil est programmé pour 1 heure du matin. Je partirai en effet à deux heures du matin pour rattraper le maximum de kilomètres perdus lors de cette journée chaotique.
Lorsque je repars, l’Allemagne dort encore. Il fait nuit noire et la pluie de la veille a laissé une très forte humidité qui rapidement va se transformer en brouillard. Les kilomètres défilent dans le faisceau de ma lampe et dans cette obscurité, mes pensées sont en ébullition car nous sommes désormais jeudi et dimanche n’est plus très loin. Depuis plusieurs jours, une question m’accompagne.
Quelle route choisir pour rejoindre Nice ? La vallée du Rhône ou la Suisse, le Grand-Saint-Bernard, l’Italie et la côte ligurienne ?
Je refais les calculs en kilomètres, en dénivelé, en temps. Quelque soit l’option que je dois prendre, arriver à Nice dimanche soir reste mon objectif et j’ai la conviction que je peux y parvenir.
Mais soudain, une autre question me vient à l’esprit : pourquoi Nice ?
Depuis des mois la question ne se posait pas car c’était la destination, notre destination, celle qui nous avait conduit jusqu’au Cap Nord Benoît et moi, notre trait entre le Cap Nord et la Méditerranée, notre aventure.
Cette arrivée à Nice avait été imaginée à deux, écrite à deux, rêvée à deux mais désormais chacun ayant repris sa propre destinée, pourquoi m’obstiner à rejoindre seul un lieu qui devait symboliser l’aboutissement de notre aventure commune ?
Je continue de pédaler et une image me vient à l’esprit, celle des marins. J’ai souvent comparé mes aventures d’ultra-distance à leurs longues traversées, partir, affronter les éléments, vivre pendant des jours dans un univers à part puis revenir, rentrer au port.
Alors une idée commence à germer : et si, moi aussi, je rentrais au port ? Et si je cessais de penser uniquement à l’endroit où devait se terminer mon itinéraire pour penser à ceux que j’aimerais trouver au bout ?
Depuis le Cap Nord, beaucoup de mes proches suivent notre aventure, ils regardent nos points avancer sur une carte, ils nous encouragent à distance et leurs journées sont parfois rythmées par les nôtres. Et si je lui offrais cette arrivée ?
Soudain, l’image d’une arrivée solitaire à Nice perd beaucoup de sa force et une autre apparaît, celle des miens et de Delphine en particulier dont je sais ce qu’elle ressent à chaque fois que je pars pour ce type d’aventure.
Les kilomètres continuent de défiler, le jour commence à se lever et dans les premières lueurs du matin ma décision devient évidente. Je n’irai pas jusqu’à Nice, je vais rentrer chez moi, à Privas auprès des miens.

Je ne ressens aucun regret, aucune déception à l’idée de ne pas aller au bout de cette destination à laquelle je m’étais accrochée depuis des mois et dont le plan B activé à Šiauliai lors de la séparation avec Benoît n’avait pas fait varier. Au contraire, après Šiauliai justement, une immense sensation de liberté m’envahit. Là-bas, j’avais accepté de quitter la trace officielle pour rester fidèle à notre objectif. Cette fois, j’accepte de changer l’objectif pour rester fidèle au sens de ma propre aventure.
Je l’annonce à ceux qui suivent mon aventure et les réactions arrivent presque immédiatement, enthousiastes, chaleureuses. Elles confirment que j’ai sans aucun doute fait le bon choix. Et cela suffit à me donner une énergie nouvelle.
Désormais, je rentre à la maison !
A suivre…