Garder le cap
Je roule seul désormais depuis 2 jours et devant moi la Pologne s’annonce longue, très longue même : près de 900 kilomètres à traverser avant de rejoindre l’Allemagne. Après les frontières presque furtives entre l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, je sais que je vais désormais passer plusieurs jours dans un même pays.
Cette longue traversée va me permettre d’installer une nouvelle dynamique.
Depuis Šiauliai, quelque chose a changé. Je dors davantage, je mange mieux, je récupère bien et j’ai retrouvé ce tempo qui me permet d’enchaîner les heures sans avoir le sentiment de lutter contre le temps ou contre moi-même. Les kilomètres recommencent simplement à défiler. La routine, elle, n’a pas changé : chaque soir, je retrouve les mêmes gestes qui rythment mon aventure depuis le Cap Nord : trouver un hébergement, poser le vélo, défaire les sacoches, prendre une douche, laver les vêtements portés toute la journée et les installer tant bien que mal pour qu’ils soient secs quelques heures plus tard.
Et surtout, manger, beaucoup même ! Comme à l’arrivée de ma deuxième journée polonaise à Grudziądz. Ce soir-là, mon appétit semble proportionnel aux kilomètres parcourus ! Je commence par une salade César XXL qui aurait probablement suffi à nourrir une personne normalement constituée et j’enchaîne avec des pâtes à la bolognaise avant de finir par un fondant au chocolat. Un repas de roi.

Je savoure chaque bouchée avec cette satisfaction très particulière que seuls connaissent probablement ceux qui viennent de passer plus de quinze heures sur un vélo et cela, quotidiennement depuis 9 jours. Manger n’est plus seulement refaire les réserves, c’est aussi devenu l’une des récompenses de la journée.
Ce qui va changer tout au long de ma traversée de la Pologne, c’est ma relation au temps. Je ne cherche plus à réduire chaque arrêt au strict minimum. J’ai compris combien quelques heures supplémentaires consacrées au sommeil et un vrai repas peuvent me faire gagner beaucoup plus qu’ils ne me coûtent.
La Pologne défile sous mes roues, la chaleur s’impose dès la fin de matinée et ne me quitte plus jusqu’au soir. Parmi les images qui vont rester associées à cette traversée il y a a les cigognes. J’aperçois régulièrement leurs immenses nids perchés au sommet des poteaux ou sur les toits et mon esprit commence à vagabonder.

Je pense d’abord au roman de Jean-Christophe Grangé, Le Vol des cigognes. Je souris car l’univers sombre de ce thriller cadre assez mal avec celui dans lequel j’évolue ! Alors une autre référence me vient spontanément : Michel Delpech, Les Oies sauvages. Certes, ce ne sont plus des cigognes et la chanson raconte l’histoire d’un chasseur. Mais son évocation des oiseaux migrateurs, des grands espaces, du petit matin et du voyage correspond bien davantage à mon humeur du moment.
Et voilà comment, pendant plusieurs kilomètres, une chanson s’installe dans ma tête comme la bande-son d’un paysage. Je pédale, je regarde les cigognes et je vais jusqu’à pousser la chansonnette !
Parallèlement, mon plan B commence à se dessiner même si ces contours sont encore très flous car je je ne sais toujours pas exactement par où je rejoindrai la Méditerranée sans que cela ne m’inquiète vraiment.
À distance, Pascal et Éric continuent à suivre ma progression, à étudier, à réfléchissent aux différentes possibilités et m’aident à construire cette route qui n’existait pas quelques jours auparavant.
Si la raison me souffle la vallée du Rhône, l’envie regarde vers les Alpes…
Deux grandes options commencent néanmoins à émerger.
La première consiste à éviter les Alpes et à rejoindre progressivement la vallée du Rhône. Plus roulante, pas forcément plus directe mais davantage adaptée à mon profil cycliste.
Mais une autre possibilité ne me laisse pas indifférent : continuer vers le sud, traverser la Suisse, franchir le Grand-Saint-Bernard pour basculer en Italie et, de là, rejoindre la Méditerranée et Nice par la côté ligurienne. Même si je sais que cette option est plus exigeante elle m’attire car elle me permet non seulement d’ajouter la Suisse et l’Italie à mon carnet de route mais elle offre également un passage symbolique par la haute montagne : partir du Cap Nord, traverser l’Europe, franchir les Alpes et enfin descendre vers la Méditerranée.
Pour l’heure, je n’ai pas encore besoin de trancher même si le compte à rebours a commencé, une autre frontière m’attend avant cela : l’Allemagne.
Au matin du 30 juin, lorsque je repars après ma troisième et dernière nuit en Pologne, il ne me reste plus qu’environ quatre-vingts kilomètres pour l’atteindre. La météo, elle, a complètement changé. La chaleur écrasante des journées précédentes a disparu. Le ciel est couvert et l’atmosphère particulièrement lourde.

Mais, pour l’instant, je roule au sec et ces derniers kilomètres polonais ont une saveur particulière. Plus de huit cents kilomètres se sont écoulés depuis mon entrée dans le pays, trois étapes au cours desquelles j’ai retrouvé mon rythme, appris à mieux récupérer et commencé à construire, avec Éric et Pascal, cette nouvelle route qui doit me conduire jusqu’à Nice.
Puis apparaît enfin Słubice et avec elle, l’Oder. De l’autre côté du fleuve c’est l’Allemagne. La frontière tient ici en un pont. Je laisse derrière moi une ville polonaise parée de blanc et de rouge et devant moi, une ville allemande et d’autres couleurs. Quelques centaines de mètres seulement séparent les deux rives et pourtant, presque immédiatement, je ressens un changement d’ambiance.



Après la Norvège, la Finlande, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et cette interminable traversée de la Pologne, me voici désormais en Allemagne. Je mesure le chemin parcouru depuis le Cap Nord mais je pense aussi à celui qui reste même si une idée me traverse immédiatement l’esprit : selon la route que je choisirai dans les prochains jours, il ne me reste peut-être plus qu’un seul pays à traverser avant de retrouver la France.
Pour la première fois depuis mon départ, la France ne me paraît plus si loin même si Nice est encore à plus de 1000 kilomètres !
J’effectue mes premiers coup de pédale sur le sol allemand et ouvre une nouvelle page de mon périple…
A suivre