RAF 1100 – Vaincre la malédiction de la Grave !

Pour ma troisième participation à la Race Across France 1100 km à travers les Alpes de Mandelieu au lac d’Annecy, j’avais à cœur d’effacer la déception de l’an dernier où mon aventure s’était achevée à la Grave, à bout de forces.

J’avais su tirer les leçons de cet abandon en prenant conscience que pour performer sur une telle épreuve, il était indispensable de revoir mon approche et mon entraînement afin d’arriver au départ dans les meilleures dispositions.

Les clés de la réussite

On pense souvent à tort que la pratique du cyclisme longues distances nécessitent d’aligner des kilomètres et des kilomètres à l’entraînement pour travailler son endurance. Or, Contrairement aux idées reçues, nul ne sert de multiplier les longs efforts sources de fatigue et donc, d’effets potentiellement non productifs.

Il est indispensable d’arriver au départ d’une épreuve longue distance dans un état de fraîcheur optimum et sans déficit de sommeil. C’est ce manque de fraîcheur qui m’a clairement conduit à l’abandon l’an dernier en raison d’un programme précédent la RAF beaucoup trop dense générant une fatigue générale que je n’ai pas su détecter.

Désireux de revoir ma copie pour cette 3e édition, j’ai donc résolument modifié mon approche pour privilégier la qualité à la quantité. Ceux qui me suivent depuis longtemps esquisseront sans doute un petit sourire car souvent par le passé j’ai tenté de m’y tenir mais à chaque fois, le naturel revenait au galop et je repartais dans des excès kilométriques non productifs !

Pour être honnête, je dois finalement mon salut aux 2 mois de confinement qui m’ont conduit à prendre conscience de l’intérêt à répéter des séances courtes plutôt que de m’en tenir à une grosse sortie sur le week-end en laissant plusieurs jours inactifs faire leur oeuvre en vue d’une supposée « sur-compensation ».

Comme de nombreux cyclistes ayant des fourmis dans les jambes au soir du 15 mars 2020, j’ai commencé à m’intéresser à Zwift avant d’en faire mon terrain d’entraînement quotidien. Je me suis présenté au départ de la RAF avec plus de 3000 km de sorties dites virtuelles mais bien réelles en termes d’efficacité !

Ma préparation s’est donc principalement avec comme seul ouverture sur l’extérieur la porte de mon garage et les paysages en 3D de Zwift ! Je me suis efforcé d’avoir une progression visant tout d’abord à améliorer mon FTP, puis à travailler au seuil et enfin, les 2 dernières semaines précédents la RAF, j’ai privilégié des exercices de récupération active.

Pour connaître le détail de mes séances je vous invite à consulter mon carnet d’entraînement sur Strava. Il m’a fallu passer le cap des 2 premières semaines pour parvenir à trouver un intérêt et une forme de plaisir à effectuer ce type d’entraînement. Pour quelqu’un qui avide de grands horizons, ce ne fut pas simple il faut bien l’avouer !

La motivation est venue des premiers résultats. L’amélioration de la FTP a été rapidement visible passant de 268 watts début avril à 280 au bout de la 3e semaine puis 298 et enfin 310 début juin, soit un gain significatif en seulement 8 semaines. Les effets se sont fait ressentir immédiatement dès le « déconfin’tour » que j’ai réalisé à la mi-mai lorsqu’il a été à nouveau possible de rouler dans un rayon de 100 km autour de son domicile.

Bien que les contraintes en termes de déplacement aient été progressivement levées, j’ai poursuivi mes séances sur Zwift en moyenne 6 jours sur 7 à raison d’une heure par jour. Le 7e jour n’étant pas celui du seigneur mais d’une sortie en extérieur !

Pour compléter ce travail spécifique, j’ai fait en sorte de placer au moins une fois par mois entre mai et juillet une sortie d’endurance pure. Outre ce fameux déconfin’tour (tour du département de l’Ardèche de 400 km), il y a eu le solstice challenge en juin (365 km du lever au coucher du soleil), une grosse sortie de 260 km en Ubaye et enfin, les 7 Majeurs en moins de 24 h à la mi-juillet auxquels s’ajoute un exercice très particulier, l’Everesting Challenge début juillet.

Tout cela m’a amené au départ de la RAF avec un solide bagage de 11 000 km sans avoir pioché inutilement dans mes réserves. Sans être prétentieux, les sensations que j’avais éprouvés lors des 7 Majeurs puis dans les derniers jours précédents le départ m’avait placé dans une sérénité totale. Sur de moi et de mon état de forme et surtout de fraîcheur, j’étais dans une dynamique très positive au moment de m’élancer et les premiers coups de pédales m’ont immédiatement indiqué que j’étais parti pour « faire un truc », toute proportion gardée et sans excès de prétention bien évidemment.

Une course à 3 temps

C’est donc gonflé à bloc et motivé comme jamais que j’arrive à Mandelieu la Napoule le vendredi 14 août en tout début d’après-midi. Comme l’an dernier, j’ai pris mes quartier à l’hôtel Ibis idéalement situé par rapport à la zone de départ. J’y retrouve mon ami du Team Cyclosportissimo Gilles PASCAL engagé sur le parcours de 500 km dont l’arrivée sera jugée à Saint Jean en Royans.

Le contrôle des vélos effectué, nous retournons à l’hôtel pour regarder l’étape du Critérium et profiter des quelques heures de repos qui nous séparent du grand départ prévu le lendemain matin. Nous retournons sur le site de départ en fin de journée où nous retrouvons de nombreuses connaissances à commencer par 2 autres collégues du Team Cyclosportissimo engagés sur le 2600, Pascal Bride et Fabrizio Munzone. Nous ne verrons pas en revanche Rémi Borrion, également du Team et engagé sur le 2600 qui a préféré rester se reposer à son hôtel.

Le samedi 15 août 2020 à 8h40, je m’élance donc pour la 3e année consécutive sur le parcours de 1100 km de la Race Across France. Un parcours qui fait la part belle à la montagne avec le franchissement de quelques sommets mythiques pour tout cycliste qui se respecte : Mont Ventoux, Alpe d’Huez, Galibier et Iseran entre autres. Au total, 20 000 m de dénivelé à digérer avant de plonger sur les rives du lac d’Annecy à Doussard où sera jugée l’arrivée.

Un parcours que l’on peut décomposer en 3 parties. La première, du départ au Ventoux, s’apparente à une sorte de round d’observation avec le Géant de Provence comme premier objectif à atteindre. 330 km qui débutent sur les pentes de l’arrière pays cannois par un profil principalement ascensionnel à travers les paysages sensationnels qui traversent 3 parcs naturels régionaux : pré-Alpes d’Azur, gorges du Verdon et Luberon.

La seconde partie lance les grandes manœuvres et marquent le début de l’enchaînement des difficultés. Passée la transition drômoise du pied du Ventoux au pied du Vercors, les cols se succèdent les uns aux autres de manière progressive jusqu’au premier enchaînement majeur : Alpe d’Huez, Sarennes, Lautaret, Galibier.

La troisième partie pourrait s’apparenter à une grosse cyclosportive montagnarde, sorte de sprint final pour déterminer le classement final. C’est là où tout se joue et où il faut avoir su se préserver pour gérer l’Iseran et sa très longue approche depuis Saint Michel de Maurienne, le Cormet de Roseland, les Saisies et enfin la Colombière en guise de délivrance.

Round d’observation

Lorsque je m’élance en ce samedi 15 août 2020, j’éprouve une sérénité comme rarement j’en ai connu au départ d’une épreuve de ce type. J’essaie néanmoins de résister à une sorte d’euphorie intérieure car j’ai conscience de tout ce qui peut arriver en route même si j’ai le sentiment de pouvoir être en capacité de faire face à tout imprévu.

Les premiers coups de pédales me confirment que les sensations sont bonnes et que la forme est bien au rendez-vous. Je reviens rapidement sur plusieurs concurrents partis devant moi et je reste indifférent au retour extrêmement rapide de Julien Lodolo considéré comme le favori de la course. A ce stade, inutile de chercher à calquer sa progression sur celle des autres.

Les kilomètres défilent et la route ne cesse de grimper alors que la température s’élève également progressivement.

Je traverse Castellane au milieu d’un flot de véhicule et m’engage sur la remontée vers la Palud. J’ai déjà rempli plusieurs fois mes bidons et à partir de là, je ne vais faire l’impasse sur aucune des fontaines que je verrai sur mon chemin dans la chaleur devient pesante. A ma grande surprise, à la sortie de la Palud, je vois Julien arrêté dans un abri bus en train de manger. Je poursuis ma route sans trop me poser de question sachant qu’il reviendra sur moi. C’est effectivement le cas avant d’amorcer la dernière partie de la descente vers Moustiers Sainte Marie qui marque l’arrivée au CP1. A partir de là, nous allons roulé ensemble tout en respectant nos distances avec Julien alors que Hughes Faivre D’Arcier, parti 6 minutes derrière moi nous rejoint peu avant Puimoisson. Avec Julien, il fait parti des favoris et son retour ne me surprend pas. Je les laisse rapidement s’éloigner, tous deux bien posés sur leurs prolongateurs alors que pour ma part je privilégie une position « classique ».

Contrairement à eux, je m’autorise un arrêt express à l’aire de camping-car de Bras d’Asse pour m’asperger abondement et remplir mes 2 bidons. Je reprends ensuite ma route en direction de la vallée de la Durance. Le goudron est quasiment liquide par endroit, le thermomètre flirte avec les 35° et un désagréable vent de sud assèche la bouche. Je ne cesse de m’arroser avec l’un de mes 2 bidons que je remplis à chaque fois que je repère une fontaine (peu nombreuses cependant !).

Les sensations sont très bonnes, les jambes tournent comme des horloges et je constate que je ne perds pas trop de temps sur l’avant de la course où nous sommes 5 dans un mouchoir de poche.

A Forcalquier, les positions se resserrent. Yannick Rannou qui était parti le premier semble marquer le pas et laisse Julien et Hughes prendre les commandes. Je ne cherche toujours pas à me focaliser sur leur progression, restant concentrer sur la mienne et veillant à m’alimenter en eau et en solide de manière très régulière.

La traversée du Lubéron s’apparente à une fournaise et peu avant Apt, j’ai la surprise de voir revenir sur moi Yannick en proie à quelques soucis intestinaux et qui a fait une pause à Forcalquier où je l’ai passé sans m’en rendre compte. Il restera à quelques longueurs de moi jusqu’au pied du col de Murs où je reprends mes distances.

La descente vers Vénasque n’est ensuite qu’une formalité et comme à chaque fois, c’est avec un réel plaisir que j’arrive à Bed and Bike chez Olivier Brochery pour mon premier véritable arrêt depuis le départ. 300 km ont été parcourus et il est temps de reprendre des forces avant de repartir à l’assaut du Ventoux. Je m’autorise un arrêt d’une heure maximum, le temps de prendre une douche, faire quelques étirements et manger. Hughes est déjà là depuis quelques minutes et repart également quelques minutes avant moi. On s’accorde sur le fait de se retrouver à Malaucène pour faire la nuit ensemble jusqu’au pied du col de Rousset. Un rapide regard sur le classement nous indique que nous sommes désormais seuls en tête, Julien ayant jeté l’éponge à cause de la chaleur et Yannick n’étant pas au mieux.

La nuit est pratiquement tombée lorsque je quitte Bed and Bike. Il fait une température très agréable qui annonce une nuit tout en douceur.

Je répète souvent que je n’apprécie pas vraiment le Ventoux, sauf lorsque je me retrouve seul avec lui au cœur de la nuit…

Une nouvelle fois, la magie va opérer comme si il existait une relation intime entre lui au moi et qui ne se révèle que dans l’obscurité.

J’aime gravir le Ventoux à la lueur du faisceau de ma lampe sans jamais savoir réellement où je me situe, seul, au milieu de la forêt d’où s’échappent parfois quelques bruits d’animaux invisibles. Sans monter très vite, j’ai le sentiment de progresser sur un tempo régulier en cherchant à conserver un coup de pédale le plus souple possible et en jouant avec le dérailleur au gré des relances en danseuse.

Sans être prétentieux, l’ascension se déroule comme une « simple » formalité et j’autorise un petit arrêt au niveau du col des Tempêtes où l’équipe de la RAF a installé un point de ravitaillement compte tenu des travaux en cours au sommet du Ventoux. Je savoure ces quelques minutes de repos que je m’autorise avant d’en finir avec l’ascension.

Au sommet la température est très agréable et je me lance dans la descente sans avoir besoin de trop de me couvrir. Je me laisse littéralement glisser jusqu’à Malaucène où je retrouve comme prévu Hughes.

Nous allons effectuer une grande partie de la nuit ensemble mais à Crest, aux alentours de 5h du matin, Hughes ne parvient plus à faire face au besoin de dormir et décide de s’accorder un petit temps de repos histoire de reposer ses paupières. Je me retrouve donc seul et commence à rattraper des concurrents du 2600 km partis vendredi soir.

J’éprouve toujours autant de sérénité un peu comme si je déroulais sans accro un scénario préalablement établi. Aucun signe de fatigue ne se manifeste et mon objectif est désormais d’arriver jusqu’à Saint Nizier où j’ai prévu de faire une pause chez mon ami Laurent Boursette.

Il serait exagéré de dire que la traversée du Vercors ne sera qu’une simple formalité mais néanmoins, tous les voyants restent au vert. Hughes qui m’avait rattrapé après le col de Rousset profitera pour sa part de la base de vie de Saint Jean en Royans pour s’accorder une pause.

J’arrive donc chez Laurent Boursette sur les coups de 13h. Je me douche rapidement, mange les pâtes qu’il m’a préparées et me glisse dans le lit pour une pose sommeil de 1h30 maxi.

A mon réveil, j’ai l’impression d’avoir dormi une nuit entière ! Je me remets en tenue, refait mon stock de barres et de gels et après avoir remercier comme il se doit Laurent pour cette escale 5 étoiles, je reprends ma route vers Grenoble. Le temps est devenu très lourd et rapidement les premières goûtes font leur apparition pour se transformer en averse orageuse à l’entrée de Seyssin. Rien de très méchant toutefois car à Pont de Claix, le soleil a déjà repris ses droits.

Les grandes manœuvres

Jusqu’au pied de l’Alpe d’Huez, le flot continue des voitures et des motos tranche avec la relative tranquillité des routes que l’on a empruntée depuis le départ. Cette remontée de la vallée de la Romanche est assurément le passage le moins agréable et c’est avec à la fois soulagement et anxiété que j’arrive à Bourg d’Oisans où se dresse face à moi, le second moment de vérité après le Ventoux : la grimpée de l’Alpe d’Huez.

Comme le Ventoux, ce n’est pas une ascension qui me fait vibrer. En dehors de la RAF, je ne l’ai d’ailleurs pas gravi souvent, mis à part mes 3 participations à la Marmotte. J’en garde un souvenir très mitigé et j’avoue que je la redoute un peu car l’an dernier, mon chemin de croix y avait débuté sans même que j’en prenne toute la mesure.

Rapidement, je sens que cette année les choses sont différentes. Dès le pied, mon coup de pédale est fluide, les relances plus vives et plus efficaces que les souvenirs que j’en avais gardé de l’an dernier. Cet étrange bulle de sérénité dans laquelle j’évolue depuis le départ est toujours aussi présente et finalement, l’Alpe d’Huez se passe sans alerte particulière.

Au sommet, le ciel est devenu très menaçant et il sera bien difficile d’échapper à la pluie. Aussi, à l’objectif d’engager la descente du col de Sarennes avant la nuit, s’ajoute celui de basculer également dans cette descente périlleuse avant l’orage.

Un double objectif que je parviens de justesse à atteindre, les premiers coups de tonnerre commençant à raisonner peu avant Clavans le Bas.

La pluie va finalement me rattraper pour de bon à la sortie du tunnel du Chambon. Rien de très méchant toutefois mais les éclairs se font de plus en plus nombreux au fur et à mesure que je rapproche de la Grave où j’ai un compte à régler !

Il est aux alentours de 22 heures lorsque j’y arrive, bien décidé à ne pas m’y éterniser. Pour autant, je préfère essayer de trouver de quoi manger car ensuite, il n’y aura plus rien pendant longtemps. Comme en 2018, je me hasarde à entrer dans la crêperie qui est au centre du village et comme 2 ans auparavant, on m’indique que le service est terminé et qu’il n’y a plus rien… Il me reste alors un dernier espoir, le restaurant où j’ai mangé le plat de pâtes qui m’a coupé les jambes l’an dernier !

Avant d’y arriver, je passe devant la fameuse laverie dont chacun connaît la petite histoire qui me lie à elle. Je souris et poursuis ma route encore quelques mètres jusqu’à ce fameux restaurant qui est mon dernier espoir de trouver de quoi manger.

Je pose mon vélo devant l’entrée, quitte mon casque et franchis le pas de la porte. Seulement 2 tables sont encore occupées et j’ai comme le sentiment qu’il ne doit pas rester grand chose. Une serveuse se dirige rapidement vers moi et me dis effectivement qu’il n’y a plus rien, ni de quoi me faire ne serait-ce qu’un quart de pizza ni 3 ou 4 pâtes. La mine dépitée, je lui dis que je vais repartir sous la pluie pour passer le Galibier sans avoir pu manger en espérant que les forces ne me fassent pas défaut. Je lis immédiatement de la compassion dans son regard… Elle me demande un instant et retourne vers la cuisine. Moins de deux minutes après elle revient en me proposant un sandwich avec ce qu’il reste de pain, de jambon et de fromage. J’en salive déjà en m’installant à une table tout en commandant un coca pour accompagner ce sandwich inespéré.

Alors que je croque avec bonheur dans ce copieux morceau de pain, je reçois un message de Hughes qui m’indique que la course est arrêtée à cause des orages sur Valloire et la Maurienne, le franchissement du col du Galibier présentant trop de danger pour être franchi de nuit dans ces conditions. L’histoire se répéterait-elle ? Ce satané orage va-t-il me contraindre à une nouvelle pose non désirée à la Grave ?

Dans un message suivant, Hughes m’indique qu’il a trouvé refuge sur la terrasse d’un hôtel à Villar d’Arene. Je lui répond immédiatement que je finis mon sandwich et viens le rejoindre préférant ne pas trop m’éterniser à la Grave !

Alors qu’il ne me reste qu’une dernière bouchée à avaler, le patron du restaurant vient me voir et me donne une demie-part de moelleux au chocolat tout en me disant qu’un peu de sucre ne me fera pas de mal. On se met alors à discuter un peu. Je lui parle de mon périple et de ce qui m’attend. Quoique surpris que j’envisage de franchir le Galibier dans la nuit, il se met en quête des dernières prévisions météos et m’annoncent que normalement, la pluie devrait cesser vers 2 heures du matin et qu’il serait par conséquent plus prudent de patienter jusque là avant de s’engager dans le Galibier. Je le remercie, règle les 5 € de ce copieux repas et remonte en selle pour rejoindre Hughes à Villar d’Arene.

Entre temps, le responsable du Faranchin, l’hôtel sur la terrasse duquel Hughes s’est mis à l’abri, propose de nous mettre à disposition une chambre pour 30 € chacun en nous laissant libre de repartir quand on voudra.

Mieux que la laverie de la Grave, une chambre de l’hôtel Faranchin

Nous acceptons cette proposition et sur les coups de minuit, une fois douchés, on se glisse sous la couette en programmant le réveil pour 1h30 en espérant que la pluie aura cesser, nous permettant de repartir vers 2 heures du matin.

Lorsque l’alarme de notre téléphone retentit, nous prêtons l’oreille pour savoir si la pluie a cessé. Plus aucune goutte ne tombe sur la vitre du vélux de notre chambre située sous les toits. Notre marche en avant peut donc reprendre !

Nous quittons l’hôtel Faranchin peut après 2 heures matin dans une ambiance très humide et une température devenue plus fraîche mais sans excès. Les 8 kilomètres qui nous séparent du Lautaret se passe sans encombre et nous nous engageons sur la route du Galibier. La nuit est calme et nous progressons plutôt bien. Nous franchirons le col du Galibier aux alentours de 3h20 et une fois chaudement équipé, nous basculons dans une très longue descente, vers Valloire puis Saint Michel de Maurienne. Quelques bancs de brouillard sont présents mais la descente ne présente aucun danger.

A Saint Michel de Maurienne, Hughes m’indique qu’il a besoin de reposer ses paupières quelques minutes pour faire face à une sournoise envie de dormir. On s’installe alors dans un sas de banque pour un arrêt de 15 minutes.

Après cette courte pose, nous reprenons la route en direction de l’Iseran alors que le jour ne devrait plus tarder à se lever.

A Modane, nous effectuons un arrêt express dans la première boulangerie ouverte que l’on voit et nous remontons en selle pour la énième fois. Plus nous avançons, plus la lumière s’éclaircit. Une belle journée semble naître.

Le sprint final

Jusqu’ici, je n’ai connu aucune alerte et j’aborde ce qui s’apparente au sprint final toujours avec la même sérénité qui m’accompagne depuis le départ. Hughes se montre très costaud sur les portions planes ou en léger faux-plat mais il semble être moins efficace lorsque la route se redresse. Je me surprends ainsi à lui prendre quelques centaines de mètres dans le col de la Madeleine qui donne accès au plateau de Bessans, haut lieu du ski nordique et du biathlon.

Le pied de l’Iseran n’est désormais plus très loin et son ascension s’annonce sous les meilleures hospices.

Après le Ventoux, l’Alpe d’Huez puis le Galibier, l’Iséran est la 4e ascension mythique de cette Race Across France, le toit de l’épreuve, la « Cima Copi ».

Je ne l’ai grimpé qu’une seule fois, lors de la RAF 2018 en partie sous la pluie. Une ascension éprouvante, en fin d’après-midi et pratiquement à bout de forces. Cette fois, le contexte est totalement différent. Nous y arrivons en début de matinée, presque frais, bien qu’ayant déjà plus de 800 km dans les jambes !

Dès le pied, Hughes me dit de grimper à mon rythme et de ne pas l’attendre. Sans chercher à grimper plus fort que de raison, je prends ainsi progressivement mes distances. J’éprouve des sensations excellentes, je savoure le paysage, m’applique à jouer du dérailleur en alternant longues périodes en danseuse et position assise. Une sorte d’euphorie intérieure commence à m’envahir bien qu’il reste encore de la route et des difficultés avant l’arrivée. Hughes gère également très bien sa montée et garde le contact avec moi pour même finir par me rattraper à 3 km du sommet où je commence à plafonner un peu. Nous franchirons le sommet ensemble avant de bien nous habiller en vue de la très longue descente sur Bourg Saint Maurice non sans avoir préalablement pris la pose devant le panneau du col. A cet instant, notre complicité a pris une nouvelle dimension, on s’apprécie et se respecte mutuellement si bien que l’on décide de faire en sorte de terminer ensemble si on le peut.

Nous nous engageons la descente et nous nous arrêtons à Val d’Isère pour prendre de l’eau. De mon seul et unique passage par cette célèbre station savoyarde, j’ai le souvenir d’une très bonne boulangerie dans laquelle j’avais repris des forces en compagnie de mon ami Dominique Grégoire qui était venu à ma rencontre. Je propose à Hughes de la découvrir et il ne le regrettera pas ! La « Maison Chevallot » est en effet une véritable institution à Val d’Isère. Difficile de résister à tant de bonnes choses tant sucrées que salées ! On s’autorise alors une petite pause ravito tout en gardant un oeil sur le tracker de Yannick Rannou qui est en train de faire un retour magistral.

Rassasiés, nous reprenons notre route pour rejoindre Bourg Saint Maurice. Au fur et à mesure de la descente, la chaleur commence à faire son apparition et nous nous arrêtons dans un arrêt de bus peu avant Séez pour nous changer dans la perspective de l’ascension du Cormet de Roseland.

J’aborde cet antépénultième col avec de mauvaises sensations. La machine semble grippée, le coup de pédale est plus heurté et je n’arrive pas à suivre Hughes. Il me faudra 3 kilomètres pour revenir sur lui et à la faveur d’une longue relance en danseuse, je m’aperçois qu’il n’est plus dans ma roue. J’ai retrouvé de bonnes sensations et je continue à mon rythme estimant qu’à l’instar de ce qui s’est passé dans l’Iseran, il finira par revenir sur moi d’ici le sommet du col.

Finalement, je franchis seul le Cormet de Roseland alors que Hughes est à environ 2 km du sommet. Je décide de ne pas m’attarder pour ne pas prendre fois et m’engage dans la descente vers le lac de Roseland puis Beaufort. Yannick Rannou continue à se rapprocher et je commence à me poser des questions sur la stratégie à adopter. Dois-je poursuivre désormais seul ou lever le pied pour laisser revenir Hughes et favoriser ainsi le retour de Yannick ? Avec le recul, je me rends compte que tout cela n’a pas grande importance mais à cet instant, je me prends au jeu de la course et cherche à « défendre » ma position. Si près de l’arrivée, je me retrouve en tête et la tentation est grande de ne pas essayer de conserver le maigre avantage que le Cormet de Roseland m’a donné. En même temps, je repense à tout ce que l’on a partagé jusqu’à présent avec Hughes qui, du haut de ses 20 ans, pourrait être mon fils. Finir ensemble serait une belle manière de conclure cette formidable aventure.

J’essaie de ne plus penser à rien pour me concentrer sur ma progression d’autant que le pied du col des Saisies que nous abordons par Hauteluce se présente déjà. Hughes n’est toujours pas revenu et après le Cormet de Roseland, je passe une nouvelle fois seul en tête au sommet de cet avant dernier col où j’ai la surprise d’entendre que l’on m’appelle mais sans distinguer vraiment d’où viennent ces voix et si elles s’adressent vraiment à moi ! Pourtant si, c’est bien moi que l’on interpelle ! Je marque une très courte pause pour saluer un ami de mon compère Jacques Barge qui attendait mon passage au sommet du col et reprends ma progression en direction de Megève puis de Sallanches.

A Sallanches, je suis toujours seul pour aborder les 13 kilomètres de fond de vallée qui conduisent jusqu’à Cluses au pied de la Colombière. Je me retourne plusieurs fois pensant voir Hughes revenir mais toujours aucun cycliste à l’horizon. C’est finalement à l’entame de la Colombière, à la sortie de Scionzier que j’entends un « hello ». Mettant à profil ses qualités de rouleur, Hughes a pu combler l’écart qui nous séparait pour reconstituer notre duo.

Il ne nous reste donc plus qu’une dernière difficulté à franchir pour voir se concrétiser notre souhait d’une arrivée main dans la main sur les rives du lac d’Annecy. J’effectue cette ascension de la Colombière à l’énergie dans laquelle Jean-Yves Couput, collègue du Team Cyclosportissimo, va nous accompagner. La délivrance est proche, mille et unes images défilent devant mes yeux. D’ici quelques minutes, nous basculerons dans la descente et j’éprouve presque déjà des regrets à l’idée que la fin de l’aventure est proche.

A quelques centaines de mètre du sommet, nous avons une nouvelle visite. Encore un ami d’un membre du Team Cyclosportissimo qui est venu nous encourager et qui nous annonce qu’il a 2 éclairs au chocolat au sommet dans sa voiture ! Je crois que rarement je n’avais mangé avec autant de plaisir !

Nous discutons encore un peu avec nos « supporters » pendant que l’on s’équipe pour la dernière descente puis nous les laissons pour avaler les 40 kilomètres qui nous séparent de l’arrivée que nous devrions rallier aux alentours de 22h. Yannick Rannou ne sera finalement pas revenu sur nous et c’est donc comme nous l’avions convenu en haut de l’Iseran plutôt dans la journée que nous franchissons la ligne d’arrivée à Doussard où j’ai le plaisir de retrouver Delphine et Coralie, trop impatientes de me revoir.

Une belle aventure s’achève. Un périple de haut vol à travers les Alpes au cours duquel nous avons bâti une belle complicité avec Hughes dont les aptitudes à gérer une épreuve de ce type m’ont épaté compte tenu de son jeune âge et par conséquent, de son relatif manque d’expérience. Nous avons beaucoup parlé ensemble et je me suis efforcé de lui apporter justement ma propre expérience. Quoiqu’il en soit, son potentiel lui promet un bel avenir dans l’ultra-distance.

Je tiens également à saluer Yannick Rannou qui termine une dizaine de minutes après nous. Sans les problèmes qu’il a connu le premier jour, il aurait sans nul doute était un sérieux client pour la victoire. La remontée qu’il a faite depuis l’Alpe d’Huez en dit long sur ses qualités physiques et son mental. Il mérite tout autant que nous 2 d’être considérés comme le vainqueur moral de cette 3e RAF 1100 au cours de laquelle j’ai enfin pu vaincre la « malédiction de la Grave » !

En guise de conclusion, je tiens tout particulièrement à dédier cette belle aventure à mon ami Dominique Bard que la vie n’épargne pas depuis 25 ans. Il commence un nouveau combat contre une maladie sournoise et comme il l’a toujours fait jusqu’à présent, il l’affronte avec une volonté et une détermination sans faille. J’ai souvent pensé à lui au cours de mon périple et l’énergie qu’il met dans son combat m’a littéralement porté.

Courage mon Dom…

7 comments

  1. Superbe récit, comme à chaque fois. Merci de nous faire partager tout ça. C’est toujours aussi plaisant, instructif, vivant. Et on voit avec toi que suer l’hiver, et même le printemps cette année, dans un garage est source de bonheur l’été venu. Très sympa à lire en tout cas.

  2. Merci pour ce partage qui donne envie. J’espère que 2021 sera pour moi l’année de mon premier ultra (L’Ardéchoise Ultra). En te lisant j’ai retenu plusieurs choses dont la nécessité de ne pas trop en faire et de garder ce que le confinement nous a obligé de faire : du home trainer. Bravo pour ta performance, au plaisir de te suivre dans tes prochains périples.

  3. grand respect Patrick et à tous pour avoir réalisé cet exploit – ton résumé est de qualité et nous fait bien vivre qu’une telle course n’est pas simple et qu’en amont il y a eu un excellent travail de préparation et dans une très bonne logique je te souhaite un bon repos et tout le plaiir sera pour moi de parcours tes prochains défis bonne continuation bien amicalement YVES

  4. Petit cycliste amateur, je suis épaté par ce type de parcours et course. Quel mental et quelle forme ! ça me fait rêver ! Bravo à vous et merci de partager tout cela avec un beau texte en plus. ça donne envie de sauter tout de suite sur son vélo 😉

  5. Bonjour,

    C’est très impressionnant !
    Comment gérez vous l’énergie au sens électrique ? Vous avez une dynamo ou vous rechargez vos lampes pendant les pauses ?
    Si vous avez le nom des modèles je suis intéressé 🙂
    Merci beaucoup

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