Cap Nord – Nice : 6 mois pour se reconstruire

Il reste 50 jours.

50 jours avant de prendre le départ de Cap Nord – Nice. 50 jours avant de basculer dans ce qui occupe mes pensées depuis des mois : rejoindre Nice depuis le Cap Nord, à vélo et en duo avec mon bnôme du Team Cyclosportissimo Benoît Merchez. Une aventure immense, presque déraisonnable si on la regarde seulement par les chiffres. Mais une aventure qui, pour moi, a déjà commencé depuis longtemps.

Décembre 2025 : repartir de zéro

Il y a six mois, je faisais retirer le clou gamma de mon fémur gauche. Une étape nécessaire, attendue, mais qui marquait aussi un nouveau point de départ. Après plusieurs années à composer avec cette pièce métallique, il fallait accepter de repasser par le bloc pour mieux se reconstruire.

Le mois de décembre a donc été celui de la convalescence. Pas de grands plans, pas de grandes ambitions sportives. Seulement du repos, de la patience, quelques douleurs et cette question qui revenait souvent : combien de temps faudra-t-il pour retrouver des sensations normales ?

Quand on prépare une aventure comme Cap Nord – Nice, on pense souvent kilomètres, dénivelé, matériel, nutrition, stratégie. Mais avant tout cela, il y a le corps. Et il faut savoir être à son écoute.

Décembre a été ce mois-là. Un mois sans gloire apparente, mais essentiel. Le mois où l’on pose les premières pierres, même si elles sont invisibles.

Janvier et février : la Casa del home-trainer

Puis sont arrivés janvier et février. Les conditions extérieures, la prudence après l’opération et la nécessité de reconstruire progressivement m’ont conduit à passer de longues semaines sur home-trainer. Trois séances quotidiennes, répétées jour après jour. Pas forcément très longues prises individuellement, mais régulières, structurées, presque obsessionnelles.

Le vélo ne se faisait pas encore au grand air, mais dans une ambiance bien particulière : celle de La Casa de Papel. Les épisodes s’enchaînaient, les séances aussi. Une sorte de huis clos d’entraînement, entre fiction espagnole, transpiration et reconstruction méthodique.

Ce n’était pas la partie la plus visible de la préparation. Pas celle qui fait rêver. Pas celle qu’on raconte facilement sur Instagram. Pourtant, elle a probablement été déterminante.

Ces semaines-là ont permis de remettre la machine en route. De retrouver de la mobilité. De reconstruire une base. De remettre du rythme. Et surtout, de réinstaller une habitude quotidienne : celle de pédaler, encore et encore, même quand rien ne semble spectaculaire.

À ce stade, il ne s’agissait pas encore de performance. Il s’agissait de redevenir un cycliste efficace.

Début mars : retrouver la route

Les premières sorties en extérieur sont arrivées fin février – début mars. Ce moment-là a quelque chose de particulier. Après plusieurs semaines enfermé sur home-trainer, retrouver la route, le vent, les irrégularités du bitume, les relances, les descentes, les sensations de trajectoire… c’est presque une redécouverte. Il fallait reprendre contact. Tester le corps. Observer les réactions du fémur, de la hanche, des appuis, de la fatigue. Voir si le travail de l’hiver tenait une fois confronté au réel.

Progressivement, les distances se sont allongées. La confiance est revenue. Pas d’un seul coup, mais par petites touches. Une sortie après l’autre. Un peu plus loin. Un peu plus longtemps. Un peu plus sereinement.

Puis il y a eu le week-end bornage du Team Cyclosportissimo à Boulouris.

Ce type de moment compte beaucoup dans une préparation. Pas seulement pour les kilomètres. Pour l’ambiance, le collectif, les échanges, les regards, le simple fait de rouler avec les autres. Le Team, c’est aussi cela : une dynamique, une énergie, un rappel que l’ultra-distance n’est jamais seulement une affaire individuelle.

À Boulouris, j’ai senti que quelque chose se mettait en place. Le corps n’était pas encore au niveau attendu, mais il répondait. Et surtout, l’envie était là.

Fin mars : une semaine en Espagne pour changer d’échelle

Après la reprise progressive, il fallait changer d’échelle. Rouler plusieurs jours, accumuler les heures, enchaîner les sorties, sentir comment le corps réagit à la répétition des efforts. C’est souvent là que l’on apprend le plus.

Une sortie isolée donne des indications. Un bloc de plusieurs jours révèle davantage. Il montre la capacité à encaisser, mais aussi la manière dont la fatigue s’installe, comment les sensations évoluent, comment l’alimentation, la récupération, le sommeil et le mental interagissent.

Ce stage a permis de franchir un cap. Il a confirmé que la préparation avançait dans le bon sens. Pas encore avec la certitude d’être prêt, mais avec la conviction que le chemin pris était le bon. Et dans une préparation comme celle-ci, cette conviction est précieuse.

Avril : entrer dans le dur

À partir du mois d’avril, les choses sont devenues plus sérieuses.

Les premiers gros blocs de distance sont arrivés. La Flèche Vélocio, les BRM 200 et 300 kilomètres, puis l’enchaînement du BRM de Kingersheim avec le retour en Ardèche. Là, on n’était plus dans la reprise. On était dans la préparation spécifique.

Ces longues sorties ont une valeur particulière. Elles ne servent pas seulement à accumuler des kilomètres. Elles permettent de tester une multitude de choses : le rythme, la gestion de l’effort, les arrêts, l’alimentation, le matériel, l’éclairage, les vêtements, les douleurs, les automatismes.

Elles permettent aussi de se confronter à une réalité simple : sur Cap Nord – Nice, il ne faudra pas seulement être capable de faire une grosse journée. Il faudra être capable de recommencer le lendemain. Puis le surlendemain. Puis encore le jour suivant. L’enchaînement devient alors le vrai sujet.

C’est dans cette logique que les blocs d’avril ont été importants. Ils ont permis d’observer la baisse de puissance, la fatigue qui s’accumule, les moments où l’on se sent encore solide, ceux où il faut lever le pied, ceux où le mental prend le relais. Il ne s’agit pas de chercher à être héroïque. Il s’agit d’apprendre à durer.

Mai : le dernier gros mois

Le mois de mai s’annonce solide. Encore près de 2 000 kilomètres au programme pour conclure ces six mois de préparation.

Ce sera le dernier grand bloc. Celui qui doit permettre de valider les choix, d’affiner les réglages, de renforcer la confiance. Il ne s’agira plus seulement d’empiler du volume, mais de rendre chaque sortie utile.

Mai doit permettre de finaliser la préparation sans tomber dans l’excès. Il faudra encore travailler, rouler longtemps, encaisser, tester. Mais il faudra aussi commencer à penser fraîcheur, récupération, assimilation.

La frontière est fine. À 50 jours du départ, il reste encore du temps pour progresser. Mais il ne faut plus se perdre. L’enjeu n’est pas d’arriver épuisé au Cap Nord avec un carnet d’entraînement impressionnant. L’enjeu est d’y arriver prêt, solide, confiant, avec l’envie intacte.

Se préparer à partir

À ce stade, je ne cherche pas à me convaincre que tout sera facile. Ce serait une erreur. Cap Nord – Nice sera long, exigeant, parfois rude. Il y aura des moments de fatigue, de doute, de météo compliquée, de douleurs, de lassitude peut-être.

Mais il y aura aussi tout ce qui donne du sens à ce projet : la traversée, les paysages, la route, les rencontres, le partage, le défi, l’amitié, l’envie d’aller au bout.

Ces six derniers mois m’ont appris une chose essentielle : on ne prépare pas seulement une épreuve de 5 300 kilomètres avec des jambes. On la prépare avec de la patience, de la méthode, de la lucidité, et une part de rêve suffisamment forte pour continuer à avancer.

Il reste 50 jours. Le compte à rebours est lancé depuis longtemps, mais il prend maintenant une autre intensité. Après six mois à reconstruire, accumuler, tester et apprendre, je ne suis pas encore au Cap Nord, mais je suis déjà pleinement dans l’aventure.