Carnet de route – Chapitre 8

Un nouveau départ

Dimanche 27 juin. Pour la première fois depuis le départ, lorsque le réveil sonne, je sui seul avec devant moi encore 2500 kms à parcourir. Pour autant, je ne ressens ni appréhension, ni solitude, simplement une immense envie de continuer.

Cette nuit passée à Šiauliai m’a fait un bien fou avec plus de six heures de sommeil indispensables pour retrouver une énergie qui n’avait cessée de décliner depuis Tallinn. Je me sens presque plus léger, pas seulement physiquement, mentalement aussi.

Depuis plusieurs jours, une question occupait toutes mes pensées : comment parler à Benoît de cette conviction qui grandissait en moi quant à la suite à donner à notre aventure ?

Cette question appartient désormais au passé, le plan B est en marche et, curieusement, avec lui disparaît une part de la fatigue que je croyais uniquement physique.

Mon objectif, lui, n’a pas changé : être à Nice dans sept jours. Simplement, le chemin pour y parvenir reste à inventer.

Contrairement au départ du Cap Nord, je ne dispose plus d’un itinéraire soigneusement préparé, je sais seulement où je veux aller, pas encore comment. Cette idée pourrait être inquiétante mais elle ne l’est pas. Si le plan A avait été préparé pendant des mois, le plan B, lui, va désormais s’écrire au fil des kilomètres et des jours.

Les premiers kilomètres confirment immédiatement ce que j’avais ressenti au réveil. Je me sens bien, même mieux que je ne l’aurais imaginé. La fatigue n’a pas totalement disparu mais j’ai repris le contrôle.

Pour l’instant, rien ne m’oblige encore à modifier mon itinéraire. Je poursuis donc tranquillement sur la trace officielle. Toute la Pologne m’attend encore, puis probablement une partie de l’Allemagne. J’aurai bien le temps, plus tard, de construire ce fameux plan B.

Aujourd’hui, une seule chose compte : retrouver mon rythme.

Dans la matinée, je prends des nouvelles de Benoît. Il a roulé toute la nuit ne s’accordant qu’une courte pause au petit matin.

En début d’après-midi, j’atteins la frontière polonaise, un nouveau pays, le sixième depuis le départ. J’en profite pour faire le point sur la journée et contrairement aux jours précédents, je prends le temps d’anticiper mon arrivée. Je consulte les cartes, calcule les distances et assez rapidement, une ville retient mon attention : Gołdap.

Située au cœur de la Warmie-Mazurie, cette région est surnommée le pays des mille lacs, comme en Finlande. L’eau est partout. Le tourisme semble rythmer la vie locale et les hébergements ne manquent pas. Je décide que ce sera mon étape du jour et j’y arrive vers dix-huit heures trente après avoir emprunté une route en travaux sur plus de 25 kms ! Un chantier colossal. Plusieurs fois il n’y a plus vraiment de route, j’évolue dans la poussière, dans la terre, m’arrête maintes fois à des feux de chantier. C’est interminable.

Mais au bout, il y a une belle récompense. L’hôtel Lupus dépasse largement ce que j’espérais : une chambre moderne, spacieuse, confortable pour quarante-huit euros seulement ! Je m’apprête à reprendre la routine quotidienne : la douche, la lessive de mes affaires… mais, pour la première fois depuis le départ du Cap Nord, j’enfile des vêtements qui ne sont pas destinés à faire du vélo et je descends au restaurant de l’hôtel.

La terrasse est animée et je commande un burger. Je prends le temps de le savourer et personne, autour de moi, n’imagine que je suis parti une semaine plus tôt du Cap Nord et pour être honnête, je m’en contrefiche. A cet instant, je ne suis plus un participant à une épreuve d’ultra-distance, je suis simplement un voyageur. Un voyageur à vélo qui savoure ce moment hors du temps.

Je reste encore quelques instants à cette terrasse, je n’ai aucune envie de me presser. Le temps semble suspendu.

Je regarde les gens passer, les conversations s’animer autour de moi, les enfants jouer. Puis, la réalité revient doucement : Nice est encore loin, très loin. Je remonte alors dans ma chambre et prépare tranquillement la journée du lendemain après avoir jeté un oeil à la météo pour adapter ma tenue en conséquence. Je régle le réveil sur 4 heures et je me glisse sous le drap pour une nouvelle nuit d’environ six heures. Un luxe, désormais.

A 5 heures, je reprends ma route et la Pologne défile sous mes roues.

Très vite, la chaleur devient écrasante, le thermomètre grimpe sans relâche. Cette journée sera caniculaire m’obligeant à multiplier les arrêts, n’hésitant pas à interpeller des habitants pour leur demander s’ils accepteraient de remplir mes bidons. À chaque fois, l’accueil est incroyablement bienveillant : un sourire, quelques mots en anglais ou simplement quelques gestes suffisent à me faire comprendre.

Malgré la chaleur, les sensations sont bonnes et confirment ce que j’avais ressenti la veille. J’ai retrouvé un rythme fluide, les jambes répondent et je roule à nouveau sans avoir l’impression de subir les heures qui passent. Le sommeil retrouvé a effacé une grande partie de la fatigue accumulée.

Pendant ce temps, le plan B prend forme. À distance, mon Pascal Bride suit ma progression et m’envoie une première adaptation de mon itinéraire. Pour la première fois depuis le Cap Nord, je quitte volontairement la trace officielle et sur l’interface de suivi, mon point commence doucement à s’écarter de celui des autres concurrents. Je trace désormais ma propre aventure.