Carnet de route – Chapitre 5

Changement de monde

Depuis cinq jours, notre quotidien s’était résumé à trois verbes : Rouler, Manger, Dormir.

Le ferry reliant Helsinki à Tallinn va nous offrir une petite parenthèse. Pour la première fois depuis le départ du Cap Nord, nos vélos vont avancer sans que l’on pédale !

Nous les rangeons dans les entrailles du bateau, au milieu des poids lourds et des voitures, puis un ascenseur nous propulse jusqu’au neuvième étage. En quelques secondes, nous passons du monde des cyclistes à celui de croisiéristes ! Tout semble démesuré, les salons, les restaurants, les boutiques, les coursives… On pourrait presque croire que nous partons pour une longue croisière, alors que la traversée ne durera que deux heures !

Après plusieurs jours passés à vivre avec le strict nécessaire, retrouver un tel confort a quelque chose d’irréel. Le buffet est à la hauteur du bateau et nous y faisons honneur par deux fois. Depuis plusieurs jours, chaque repas est avant tout un ravitaillement. Cette fois, il redevient un vrai moment de plaisir. Nous partageons se moment avec April, que nous avons retrouvé juste avant d’embarquer.

Sur notre groupe WhatsApp, les messages reprennent, les plaisanteries aussi. On en profite pour faire un clin d’œil à notre ami Victor Bosoni, qui vient tout juste de remporter le Tour Divide. Malgré les milliers de kilomètres qui nous séparent de la France, ce lien avec ceux qui suivent notre aventure au quotidien est précieux.

Puis vient un spectacle auquel nous n’étions plus habitués arrive : le soleil se couche ! Vraiment cette fois. Depuis notre départ du Cap Nord, la lumière ne nous avait jamais totalement quittés. Mais cette fois, un immense disque rouge embrase la Baltique avant de disparaître lentement derrière l’horizon. Ce coucher de soleil marque bien davantage que la fin d’une journée. Cette fois, nous tournons définivement le dos au Grand Nord et à la Scandinavie. Une page se referme et une autre s’apprête à s’ouvrir.

Vers minuit trente, les portes du ferry s’ouvrent sur Tallinn. L’effervescence nous surprend presque : voitures, groupes de jeunes, lumières… Après cinq jours passés dans le silence des forêts scandinaves, cette agitation paraît presque irréelle.

Pourtant, nous n’y prêtons guère attention et en quelques minutes, nous retrouvons notre bulle. Les vélos sont remontés, la trace est rechargée et peu après une heure du matin, nous repartons.

Cette fois, il nous faut allumer nos éclairages. Pour la première fois depuis le départ la nuit existe de nouveau mais elle ne dure pas longtemps. Vers quatre heures du matin, les premières lueurs apparaissent déjà à l’horizon et nous découvrons alors un nouveau paysage.

Les longues routes vallonnées de Scandinavie ont laissé place à un profil parfaitement plat. Les villages se succèdent davantage, les maisons sont plus nombreuses. L’isolement a disparu.

Nous traversons un pays encore endormi puis la fraîcheur devient plus marquée. Il a probablement plu durant la soirée précédente et le brouillard s’élève lentement des champs tandis que les premiers rayons du soleil tentent de percer cette épaisse ouate blanche.

L’atmosphère devient presque irréelle. Nous roulons comme suspendus dans un nuage mais ce décor en cache un autre.

Les premiers signes de fatigue apparaissent, celle qui ferme doucement les paupières. Nous savons qu’il ne faut jamais lutter contre le sommeil mais nous essayons pourtant de repousser l’échéance, quelques kilomètres de plus, encore quelques kilomètres, puis il faut se rendre à l’évidence. Nous nous allongeons quelques minutes sur le bord de la route. Dix minutes suffisent parfois à retrouver un peu de lucidité. Cette fois, non.

À peine repartis, le sommeil revient très rapidement. Nous nous arrêtons une seconde fois, vingt minutes. Ces micro-siestes et ces micros pauses vont se succéder et nous confirmer ce que nous savions déjà : on ne gagne jamais contre le sommeil.

A partir de là, l’aventure va progressivement changer de nature. Les paysages continuent de défiler, mais les premiers signes d’usure physique apparaissent.

Les kilomètres défilent moins vite qu’au cours des premiers jours, non pas parce que les jambes ne répondent plus mais parce que la fatigue commence à ralentir tout le reste. Depuis 2 jours j’avais remarqué que les réveils devenaient plus difficiles et qu’il me fallait plusieurs dizaines de minutes avant de retrouver un rythme naturel. Je découvre une fatigue silencieuse et insidieuse. Celle qui ne fait pas mal, mais qui brouille les idées, ralentit les gestes et finit par rendre les décisions plus compliquées.

J’essaie malgré tout de rester positif et je me concentre sur la route, sur les paysages et surtout, sur le plaisir d’être là et de vivre une telle aventure. Mais je sens aussi apparaître, par instants, une forme d’agacement que je ne me connaissais pas, comme si la fatigue grignotait peu à peu la sérénité qui m’accompagnait depuis le Cap Nord.

Cette première journée estonienne va me paraître interminable. Pas tant par la distance parcourue que par le temps qu’il nous faut pour avancer.

Nous faisons une pause un peu avant midi pour nous restaurer correctement. Ce repas me fait énormément de bien et je repars avec de bien meilleures sensations. Pendant quelques heures, je me persuade que le plus difficile est derrière nous. Mais hélas, le brouillard semble revenir, l’impression de rouler dans une sorte de coton réapparaît. Les paupières deviennent lourdes.

Une nouvelle pause. Puis une autre. Chaque arrêt est frustrant. Il casse notre élan. Mais chacun est indispensable.

Avec l’Estonie on découvre aussi les premiers secteurs gravel. Je les avais vus sur la trace, sans vraiment y prêter attention. En réalité, ils participent pleinement à l’identité des pays baltes. Pendant plusieurs kilomètres, l’asphalte disparaît au profit de longues pistes de gravier assez roulantes. Elles traversent des paysages agricoles ouverts, bien différents des immenses forêts scandinaves.

Le bruit change lui aussi. Les pneus ne chantent plus sur le bitume ! Ils crépitent doucement sur les petits cailloux, soulevant parfois un léger nuage de poussière derrière nos vélos. Nous ralentissons un peu par prudence et par manque d’habitude de rouler sur ce type de revêtement. Nous découvrons une nouvelle facette de l’Europe, plus rurale, plus paisible, où le temps semble s’écouler autrement.

Lorsque nous terminons cette très longue journée, à quelques kilomètres seulement de Riga, je m’allonge sans vraiment réfléchir. Pour la première fois depuis le départ du Cap Nord, une question s’impose à moi : et si cette fatigue continuait de s’accumuler ?

Malgré tout, je ne doute pas de notre capacité à rejoindre Nice et je ne remets pas en cause le projet mais je commence à m’interroger sur la manière d’y parvenir. Cette pensée est encore diffuse et j’essaie de la chasser presque aussitôt en me disant que demain est un autre jour. Pourtant, sans le savoir vraiment, un tournant est en train de s’opérer.

A suivre…