Nouveaux horizons
Nous quittons la Colline aux Croix sans vraiment savoir ce que nous allons décider, le paysage défile et la chaleur est toujours aussi pesante. Je roule de manière de manière automatique plongé dans mes pensées.
Après une semaine de route, plus de 2 500 kilomètres parcourus et près de 2 800 encore devant nous, les calculs deviennent difficiles à ignorer. J’ai beau les refaire dans tous les sens, j’arrive au même constat. Même en maintenant un bon rythme, il me paraît désormais impossible d’atteindre Nice dimanche soir en suivant intégralement la trace de la NorthCape-Tarifa. Plus nous approcherons des Alpes, plus les kilomètres deviendront exigeants. Le Gothard, le Petit-Saint-Bernard, l’Iseran, le Galibier, la Cayolle… Je connais suffisamment ces cols pour savoir ce qui nous attend.
En fin d’après-midi, nous arrivons à Šiauliai. À l’entrée de la ville, nous faisons dans une station-service. Il est un peu plus de dix-sept heures et on se rafraîchit avec un Coca bien frais et une glace.

Le moment est venu de reprendre notre discussion.
Je réexplique calmement à Benoît mon analyse de la situation. Je ne vois plus comment rejoindre Nice dans les délais que nous nous étions fixés. À moins de nous accorder une journée supplémentaire, notre aventure risque de s’arrêter avant même d’apercevoir la Méditerranée.
Benoît m’écoute, sa réponse est la même : une journée de plus n’est pas envisageable car ses obligations professionnelles l’attendent dès le lundi.
Je lui reparle alors de ce que j’appelle mon « plan B », adapter notre itinéraire, quitter la trace officielle et tracer plus directement vers Nice pour rester fidèles à ce qui, de mon côté, avait toujours donné du sens à cette aventure.
Lui aussi reste fidèle à son idée. Pour lui, quitter la trace reviendrait à ne plus accomplir la NorthCape-Tarifa.
Nos deux raisonnements sont cohérents. Je pourrais continuer à argumenter, chercher de nouveaux calculs, essayer de le convaincre, mais je n’en ai plus la force. Et, au fond de moi, je comprends que ce ne serait pas juste.
Il n’a pas à poursuivre mon rêve, pas plus que je n’ai à lui demander d’abandonner le sien.
À cet instant, il devient évident que notre aventure en duo vient d’arriver à son terme et la décision s’impose presque naturellement.
Benoît poursuivra la NorthCape-Tarifa et de mon côté, je m’arrêterai ici pour récupérer correctement avant de repartir, le lendemain, vers Nice. Pour la première fois depuis que l’on avait le Cap Nord en ligne de mire notre aventure va désormais s’écrire en parallèle.
Nous n’avons pas mis fin à notre aventure commune parce que nous étions devenus trop différents. Nous avons choisi de nous séparer parce que nous respections le sens que chacun de nous donnait à cette aventure.
Benoît repart quelques minutes plus tard après que nous nous soyons pris dans les bras pour se souhaiter bonne continuation et je le regarde s’éloigner. Pendant une semaine, nous avions partagé chaque kilomètre, en quelques secondes, chacun retrouve sa propre trajectoire.

Je reste là, immobile quelques instants, il n’y a ni tristesse, ni soulagement, juste le sentiment qu’une page vient de se tourner.
Il me faut maintenant trouver un endroit où passer la nuit mais heureusement, Šiauliai est une grande ville. Je réserve rapidement une chambre dans une petite pension, puis je m’arrête dans un Lidl pour refaire quelques provisions.
Lorsque j’arrive enfin, l’accueil est chaleureux. Je monte dans ma chambre, je pose les sacoches et je m’allonge sur le lit. Je regarde le ciel bleu à travers le vélux et je laisse le temps défiler. Depuis le départ du Cap Nord, je n’avais jamais laissé les minutes s’écouler ainsi.
Je finis par me lever pour aller prendre une douche, laver mes vêtements, les étendre pour les faire sécher… toujours cette même routine qui rythme ns fins de journées depuis une semaine. Un rythme néanmoins différent désormais.
Ce qui n’a pas changé, c’est cette sérénité qui m’accompagne depuis le premier jour. J’aurais pu redouter de me retrouver seul, me demander si j’avais pris la bonne décision mais il n’en est rien. Au fond de moi, une petite lumière est toujours présente, discrète et rassurante.
Je réorganise mes sacoches, prépare déjà la journée du lendemain et puis je me rallonge quelques instants.
Je ferme les yeux et sans m’en rendre compte, je m’endors.
Soudainement, je me réveille brusquement, en sursaut et pendant une trentaine de secondes qui me paraissent interminables, je ne sais plus où je suis. Je regarde autour de moi sans comprendre : cette chambre, ce plafond, ce lit… où suis-je ?
Une étrange sensation d’angoisse m’envahit puis, peu à peu, les souvenirs reviennent : la Lituanie, Šiauliai, la séparation avec Benoît, le Cap Nord… Tout retrouve petit à petit sa place.
Je regarde l’heure, il est environ vingt heures et j’ai faim ! Je décide de me faire livrer des pâtes bolognaises dont je rêve depuis plusieurs jours ! Quelques clics suffisent et ma commande est passée. Trente minutes plus tard, elles arrivent et le les déguste comme si c’était le meilleur repas du monde !
Rassasié, je m’allonge définitivement et pour la première fois depuis longtemps, je peux espérer dormir près de six heures avant de repartir pour une nouvelle aventure, seul cette fois.
A suivre…