Carnet de route – Chapitre 6

Le point de bascule

Après une journée interminable commencée à la sortie du ferry de Tallinn, nous trouvons enfin un hébergement dans une petite localité située à une vingtaine de kilomètres de Riga. Sans même nous en apercevoir, nous avons quitté l’Estonie et nous rêvons simplement de nous poser quelques heures.

Le gîte réservé apparaît enfin au bout d’un petit chemin, à l’orée d’une forêt. Plusieurs maisons en bois se ressemblent et l’une d’elles est ouverte. Tout correspond à la description que nous avons vu sur le site de réservation et nous commençons à nous installer sans hésiter.

Les sacoches sont déposées, je fais chauffer de l’eau pour mon sachet de pâtes et pour la première fois depuis plusieurs heures, j’ai le sentiment que la journée touche enfin à sa fin ! Pourtant, quelques minutes plus tard, un homme s’avance vers nous en parlant letton. Il sourit mais nous comprenons pourtant qu’il y a un problème. Dans un anglais un peu hésitant, il nous montre la maison juste en face… Nous nous sommes trompés de gîte ! Il ne nous reste plus qu’à tout remballer et déménager quelques mètres plus loin pour nous poser enfin pour de bon !

Comme chaque jour, on mange rapidement, on met nos affaires à sécher et on se couche pour une nouvelle courte nuit.

A trois heures le réveil sonne et à quatre heures nous repartons. Le réveil a été difficile et je peine encore plus que les jours précédents à trouver le rythme et de bonnes sensations. La faute aussi au terrain sans doute car à peine sortis du gîte, nous plongeons dans une forêt où commence un long secteur gravel. Très vite, la piste devient sableuse, la roue avant cherche sa trajectoire, le vélo zigzague et l’équilibre devient précaire. Je me résigne à poser pied à terre car marcher devient parfois plus rapide que pédaler !

Heureusement, cette portion ne dure pas mais elle donne le ton de la journée…

À l’approche de Riga, une station-service apparaît comme une récompense. Un café est indispensable ! J’aperçois également de petits burgers encore chauds et je n’hésite pas malgré l’heure matinale. J’en prends 2, un que j’engloutis immédiatement et je mets l’autre dans une de mes sacoches. En ultra-distance, on apprend vite qu’il faut manger avant même d’avoir faim !

Nous traversons ensuite Riga, une ville étonnante. Tallinn m’avait paru légère, très occidentale alors que Riga porte encore les traces visibles de son passé soviétique : les immeubles, les avenues, l’atmosphère, tout semble raconter une autre histoire.

Depuis quelque temps, Benoît roule davantage devant, non pas que je ne peux pas suivre mais j’ai besoin d’adopter mon propre rythme en n’hésitant pas parfois à m’arrêter quelques instants pour prendre une photo.

La traversée de Riga va être longue entre le centre ville lui même et sa périphérie avec beaucoup de circulation. On tarde à retrouver des routes un peu plus calmes.

Puis reviennent les grandes pistes gravel. Je finis presque par les apprécier même si elles nous réservent quelques surprises car en Lettonie, la circulation y est plus importante. Si beaucoup d’automobilistes ralentissent à notre approche, d’autres semblent prendre un malin plaisir à faire exactement l’inverse en particulier certains camions qui accélèrent franchement au moment de nous dépasser.

En quelques secondes, un immense nuage de poussière blanche nous engloutit, impossible d’y voir à deux mètres. Nous sommes contraintes de nous arrêter et de baisser la tête pour nous protéger puis nous reprenons notre progression.

Quelques heures plus tard, une nouvelle frontière se présente à nous, la Lituanie, troisième et dernier pays balte.

À peine franchie, mon GPS devient soudain incohérent. La vitesse affichée n’a plus aucun sens, le guidage se fige et les données deviennent fantaisistes. Je comprends immédiatement ce qui se passe : mon compteur fait les frais des brouillages GPS venus de Russie, dont nous avions entendu parler avant le départ. Fort heureusement, j’avais pris soin de prendre un second compteur et je remercie intérieurement celui qui m’avait conseillé de le faire. A ne pas oublier pour une prochaine aventure du même type.

Malgré ce bug, on poursuit notre route. La chaleur dépasse désormais les trente degrés, la Scandinavie nous semble vraiment loin !

Devant nous, la Colline aux Croix se rapproche et qui dit colline, dit montée. Enfin, tout est relatif car en Lettonie, les reliefs ne sont guère hauts ! Mais c’est par une énième section de piste caillouteuse et poussiéreuse qu’il faut se hisser jusqu’à ce second point de contrôle si particulier. Les derniers kilomètres paraissent interminables, la chaleur est écrasante et la poussière colle à la peau. Je n’ai qu’une envie : arriver au plus vite.

Lorsque nous atteignons enfin ce second CP l’émotion est bien différente de celle ressentie à Helsinki. Le premier point de contrôle symbolisait l’enthousiasme d’un premier objectif. Celui-ci révèle tout autre chose, nos visages parlent pour nous, la fatigue est partout.

On fait malgré tout le traditionnel selfie pour attester de notre passage ici puis je me décide à aborder un sujet qui commence à occuper de plus en plus de place dans ma tête. Je dis tout d’abord à Benoît que je commence à ressentir les effets du manque de sommeil car l’enchaînement des nuits d’à peine 4 heures n’est pas suffisant pour moi.

Je lui explique ensuite que je ne remets absolument pas en cause notre objectif de rejoindre Nice, bien au contraire, mais je commence à douter de notre capacité à y parvenir dimanche comme nous l’avons prévu en suivant intégralement la trace officielle. La fatigue s’accumule, les journées deviennent moins efficaces et je sens que si nous continuons ainsi nous ne pourrons être au bord de la Méditerranée dimanche soir et comme nous n’avons pas prévu de nous accorder un délai supplémentaire, l’idée d’adapter notre itinéraire me semble une façon de ne pas renoncer à notre projet et rester ainsi fidèles à ce qui nous guide depuis le début : rallier le Cap Nord à Nice en 15 jours.

Je finis donc par poser à Benoît une question qui me trotte dans la tête depuis plusieurs heures :

« Si on avait le choix entre adapter un peu le parcours pour être à Nice dimanche, ou poursuivre la trace officielle en sachant que l’on n’arrivera probablement pas à Nice, tu choisirais quoi ? »

Il ne réfléchit presque pas et sa réponse est immédiate :

« Continuer la trace. Même si on ne va pas jusqu’à Nice. »

Je reste silencieux quelques secondes. À cet instant, je comprends quelque chose d’essentiel : nous ne poursuivions pas exactement la même aventure. Pour Benoît, l’objectif était la NorthCape-Tarifa. Pour moi, la NorthCape-Tarifa n’avait toujours été qu’un formidable prétexte pour me lancer dans une aventure qui s’appelait Cap Nord – Nice.

Depuis le premier jour, je ne rêvais pas de participer à une épreuve, je rêvais de relier deux lieux symboliques dans un délai ambitieux.

Cette différence n’avait jamais posé la moindre difficulté. Pendant des mois et tout au long des plus de deux mille kilomètres parcourus depuis le départ elle était restée invisible. Nous roulions côte à côte, portés par le même enthousiasme, avec la même envie mais finalement pas avec exactement la même vision de l’objectif et je réalise alors que nous n’avions jamais pris le temps d’évoquer cette nuance avant le départ. Nous pensions partager un même objectif. En réalité, nous partagions surtout un même point de départ.

Je ne dis alors plus rien. À cet instant, aucune décision n’est encore prise, nous sommes toujours un binôme mais, pour la première fois depuis le Cap Nord, je comprends que la suite de notre aventure dépendra moins de nos jambes que de notre capacité à rester fidèles, chacun, à ce qui nous a fait partir.

A suivre…