Derrière le masque…

Au départ, le lien n’avait aucun sens. Un braquage espagnol, des combinaisons rouges, un Professeur génial et imprévisible. Et moi, seul, un fémur tout juste débarrassé de son clou gamma, à pédaler face à un mur.

Rien de commun. Et pourtant.

Les premières semaines, j’ai remplacé les mondes virtuels de Zwift par les séries de Netflix. Plus de parcours imaginaires sur Watopia, plus d’avatars mais toujours un écran, un ventilateur, et le souffle de ma respiration.

Trois séances par jour. Matin. Midi. Soir.

Au début, je regardais distraitement. Puis, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à caler mes efforts sur le rythme des épisodes de la Casa del papel. Quand la tension monte, je tiens la cadence. Quand le plan vacille, je m’accroche. Quand les visages se ferment derrière les masques, je serre les dents.

Il y a quelque chose d’intime dans la rééducation. Personne n’applaudit une séance de home trainer. Personne ne voit les micro-progrès. Le corps avance en silence.

Dans la série aussi, tout ne se joue pas dans les explosions. Tout se joue dans les regards, les hésitations, les fissures invisibles. Eux tentent de garder le contrôle quand tout échappe. Moi, je tente de retrouver un coup de pédale naturel quand le corps doute encore. Il y a ce moment particulier où la cuisse brûle. Pas la douleur franche. Pas l’alerte. Juste cette brûlure diffuse qui rappelle que rien n’est acquis.

À l’écran, ils parlent de plan parfait. Dans ma tête, j’échafaude le mien, celui du 21 juin. Cap Nord. Le grand départ pour 5300 km avec Benoît. Leur horizon, c’est l’évasion. Le mien, c’est le retour.

Ce qui me frappe, finalement, ce n’est pas le braquage. C’est la résistance. Résister à la pression. Résister à la fatigue. Résister aux imprévus.

Sur mon home trainer, il n’y a ni sirènes ni négociateurs. Il y a le souffle court, la sueur qui coule, et cette petite voix qui demande parfois : “À quoi bon ?” Et chaque fois, je réponds par un tour de pédale supplémentaire.

Le lien n’était pas évident. Il est devenu naturel. Un épisode, une séance. Un cliffhanger, une série d’intervalles. Un plan qui déraille, une jambe qui vacille… puis repart. Ils impriment des billets. Moi, j’imprime de la solidité.

Et quelque part entre un masque de Dali et un coup de pédale retrouvé, je comprends que cette rééducation n’est pas un simple passage obligé. C’est ma préparation mentale. Mon huis clos. Mon propre casse.

Le 21 juin, il n’y aura pas de combinaison rouge. Mais il y aura cette certitude tranquille : je n’ai rien volé.

J’ai tout reconstruit.